Alors que Chief Keef bénéficie d’un succès d’estime depuis ses débuts très prématurés – il n’a que seize ans lorsque souffle la déflagration I Don’t Like – les origines de son jet à corps perdu dans le rap sont quelque peu éludées. Pourtant, derrière le roi du drill pétri de talent se dissimule une affaire de famille, inconsciemment orchestrée par feu Mario Hess, alias Blood Money, et Derrick Coleman, plus connu sous le nom de Fredo Santana, cousins de Keef. Alors qu’une mixtape commune entre ces deux derniers est plus que jamais proche de voir le jour, l’occasion est trop belle pour rendre ses noblesses à Fredo Santana.

                                                                                     La famille avant tout.

La force dans la maladresse

Les origines de cette affaire de famille prennent lieu et place à Chicago. Réputée pour sa criminalité qui crève les plafonds, vivre dans un quartier pauvre et avoir une enfance saine sont incompatibles. Souffrant d’un père absent, Keef se voit pris sous l’aile de ses cousins aînés susnommés. Si l’éducation qu’ils lui ont prodiguée peut largement être remis en cause – en attestent les multiples condamnations et les peines de prison qu’a purgées Chief Keef – ils ont su lui transmettre la fibre du rap qui l’a sauvé des méandres de leur quotidien. Toutefois, ce fait d’armes, aussi grand qu’il soit, n’est pas le seul à lui créditer. Il peut se targuer d’une discographie bien garnie et, si sa fanbase résulte en grande partie du succès de son cousin cadet, il a su la fidéliser par une empreinte qui lui est propre.

Disons-le sans ambages : Fredo Santana est objectivement bien moins fort que Keef. Il n’a ni la technique, ni la palette musicale et encore moins l’aspect pionnier qui ont façonné l’art de Keef. Fredo Santana n’est même pas un bon MC : ses placements sont maladroits, ses flows sont pauvres et il débite ses textes très peu développés gauchement, pataud. Pourtant, tout comme Travis Scott, et dans une moindre mesure, il a su faire fi de son manque de prédispositions au rap afin de sortir des projets de qualité. Travis Scott a trouvé son bonheur dans un grand gobelet de lean : après l’avoir longuement siroté, il peint des fresques composées d’autotune dosée à merveille à partir des images fusant dans son esprit engourdi par les drogues. Fredo Santana, lui, n’a jamais essayé de dissimuler ses piètres qualités de rappeur, au contraire : il les enveloppe d’une force brute, lui conférant un charme immédiat. Sans doute, cet amateurisme est au moins en partie simulé : par sa faible maîtrise du rap, il ne donne que plus de relief au personnage monstrueux qu’il s’est construit, au grossiste au cœur nécrosé, prêt à exécuter tous ceux qui entraveront sa route tout en sifflotant, le sourire aux lèvres, un air de country. Quoi qu’il en soit, à l’heure ou le drill et la trap en général sont de plus en plus élaborées, Fredo Santana apporte un radical retour aux fondamentaux. Son rap est instinctif, spontané, primaire. Parce qu’il ranime ce qu’il y a de plus animal en l’homme, Fredo devient entêtant et extrêmement addictif. Si les hommes de Neandertal avaient un jour rappé, ils l’auraient fait comme Fredo.

Fredo Santana retourne les cavernes et les trap houses sur Fredo Kruger 2

Le dernier projet en date de Fredo Santana, Fredo Kruger 2, est un parfait artefact de ce style si particulier. Tout au long de ses seize morceaux, Fredo martèle ses flows lents, saccadés, mal maîtrisés et toutefois hypnotiques. Dès l’introduction, il frappe fort avec Been Savage, morceau intense au refrain criant de ces défauts de technique que Fredo magnifie, flegmatique. Il devient lugubre sur des morceaux tels que Kill U on Camera avant de laisser libre cours à ses instincts primaires : il se met à hurler ses lyrics par intermittence sur Snatch His Chain et sur Prove Sum. Si en termes de rap pur Fredo se fait mettre à l’amende par la quasi-totalité de sa liste d’invités, il réussit à les faire entrer dans son univers archaïque ou violence rime avec survie d’abord, puis plaisir ensuite. Les fioritures, les ornements, les flows aiguisés, les tournures littéraires, tout est balayé par un Fredo Santana brut de décoffrage, absolument pas concerné par ces éléments. Son studio est une salle de boxe et le micro son sac de frappe lacéré par les martèlements infinis d’un Fredo rageur, laissant libre cours à son agressivité. En outre, on se surprend à apprécier des morceaux chantés comme Want My Spot où, même sous autotune, Fredo Santana arrive à sonner vilainement faux, accentuant paradoxalement d’autant plus son charme.

Difficile, quand on aime le rap, de résister à un homme qui le fait avec ses tripes. En parlant de tripes, les siennes sont plutôt cacochymes : il y a quelques jours, les médecins lui ont diagnostiqué une insuffisance du foie après que ce dernier a été admis en urgence à l’hôpital suite à une crise d’épilepsie. Tentant de fuir ses noirs démons dans la potion violette, sans l’irruption de Gino Marley, un de ses acolytes de longue date, l’homme nous aurait probablement quittés. Trop d’entre eux sont déjà partis, la faute à ce poison insidieux. Fredo Santana n’est qu’un stigmate de ces quartiers de Chiraq extrêmement pauvres, laissés à l’abandon, où l’espoir de s’en sortir est tué dans l’œuf et dont la violence et la drogue en sont les seuls (malsains) échappatoires. Fredo a embrassé les deux : il est tombé dans la violence et s’est jeté à corps perdu dans le lean qui a déjà fauché trop d’artistes à leur firmament. Alors que Fredo Santana se dirige vers une désintoxication que l’on espère salvatrice, honorons-le tant qu’il est parmi nous en déboîtant sa discographie, à commencer par cette sacrée livraison de septembre qu’est Fredo Kruger 2.