Il nous en aura fait voir de belles cette année. La coqueluche du rap lyonnais, le vertigineux Jorrdee, a flirté avec le génie, souvent, et s’est retrouvé plus bas que terre, parfois. Avant de revenir sur son dernier album flambant neuf, retour sur une carrière cahoteuse amerrissant sur une année 2017 extrêmement mouvementée.

Une carrière obscure, menée depuis les bas-fonds d’internet

Difficile de retracer l’histoire d’amour entre Jorrdee et la musique. L’homme a mené plus de carrières que Yannick Noah : il a exercé sous une multitude de pseudonymes à travers les années 2010, que ce soit en tant que rappeur ou sous la casquette de beatmaker. D’ailleurs, selon ses propres dires, il serait incapable de retrouver l’intégralité de ce qu’il a pu balancer sur le net. Quoi qu’il en soit, Jorrdee a probablement une plus grosse discographie que ton rappeur préféré, sauf s’il s’appelle Radric Davis. Depuis trois ans et un succès relatif, notamment chez lui, à Lyon, toutes ses sorties sont signées du nom de Jorrdee.

Chacun de ses projets, peu importe sa longueur, est une relique rare d’un homme qui par la musique s’exprime sans autre filtre que le sien. Chacun de ses projets est l’expression d’un sentiment, d’une innovation, d’une expérience, d’une histoire. Il n’a jamais cherché à vivre de la musique. De plus, son besoin quasi maladif d’avoir la main sur tout – il écrit, chante et rappe sur ses productions, s’occupe du mixage et dessine les pochettes de ses albums – l’empêche probablement de gagner un plus large public mais lui permet en contrepartie une liberté artistique totale, qui n’a pour limites que celles de sa créativité.

Une année 2017 entre cimes et abîmes

2017 a été une année en dents de scie pour Jorrdee. Il l’a commencée exactement comme il a terminé la précédente : en abreuvant son public de somptueux EPs sans prévenir. A Wavers EP puis Bothmon, sortis fin 2016, succèdent Je Jette puis 3%, parus respectivement en janvier et en février. Sur ces formats très courts, Jorrdee fait montre d’une polyvalence rare et nous gratifie des morceaux tout simplement sublimes tels que Lil Wayne L’a Fait, intense, lourd et vaporeux à la fois ou encore Tu N’es Pas Mon Kheyou qui, rien que pour son titre, mérite une écoute attentive.

Puis en avril, Jorrdee décide de sortir une deuxième fois de ses zones de confort que sont SoundCloud et Bandcamp, après la parution de Bonjour Salope à l’histoire rocambolesque. Suite à une promo tout à fait honnête, bien que quelque peu forcée – Jorrdee n’aime guère ce genre d’exercice –, ’Avant’, porté par les très bons singles California et Arrête, paraît sur iTunes et toutes les plateformes de streaming. Au-delà de la qualité indéniable de l’album que l’on doit à la relation artistique fusionnelle entre Jorrdee et son beatmaker Phazz, le rappeur a effectué un travail monstre sur sa musique et par conséquent sur lui-même. Il s’est rendu accessible en épurant son style aussi génial que brouillon afin de délivrer un disque clair tout en conservant sa patte unique, avant-gardiste. Surtout, cet album, au contraire de Bonjour Salope, n’a pas à ce jour subi la versatilité de son auteur. Pour rappel, Bonjour Salope est sorti en 2015 puis a été supprimé avant de revoir le jour sous la houlette de Warner un an plus tard avec un morceau bonus.

Fort d’un disque solide et cohérent et d’un succès d’estime renforcé, son public le voyait déjà toucher du bout des doigts un succès populaire qui, enfin, aurait pu le propulser dans une catégorie plus idoine à sa valeur intrinsèque. Il n’en a rien été, la faute à l’esprit fou de Jorrdee. Au lieu de laisser vivre cet album, il décide d’en étouffer les externalités sur le long terme en sortant un autre album deux mois plus tard sur Bandcamp, Belle De Jour, accompagné d’un post Facebook étrange dans lequel il annonce arrêter la musique. Quant à la musique, elle baisse de qualité. L’album a des allures de brouillon presque monolithique alors que Jorrdee avait habitué ses auditeurs à des embardées permanentes. Néanmoins, il abrite quelques fulgurances de génie comme Virage, À Droite, simplement vibrant.

Ovni parmi les ovnis, cet album étrange n’a heureusement pas été l’épitaphe de la carrière de Jorrdee. A la surprise générale, comme d’habitude, et un dimanche matin, soit le pire créneau horaire quand il s’agit d’être visible, il balance D€€-A-Velli sur son Bandcamp cinq mois après l’adieu alambiqué qu’était Belle De Jour.

Jorrdee renaît de ses cendres sur D€€-A-Velli

Sur cet album haut en couleur, ce qui est peu dire, Jorrdee, encore une fois, ne s’autorise aucune limite sinon les siennes. L’essence de sa musique réside dans sa déconstruction permanente de tous les codes qui la façonnent. Cette destruction créatrice est couplée à sa promo infime voire inexistante et aux canaux marginaux sur lesquels il diffuse son art, ce qui renforce d’autant plus l’aspect sauvage, inaccessible et ésotérique de sa musique. Sur ce nouvel opus, rien n’est prévisible sinon l’imprévisible : l’album s’ouvre sur une ballade accompagnée de quelques accords de guitare sèche. Sorte de Christophe Maé sous codéine, Jorrdee s’affranchit de tous les schémas de rimes et des temps, lui conférant une authenticité touchante inégalée. Pourtant, loin d’annoncer la direction de l’album, il ne la rend que plus opaque : à peine meurt la dernière vibration faiblarde et incertaine de guitare que retentissent de grosses basses souillant une mélodie de ce qui semble être un mobile pour nourrisson. Après le romantisme de Bon Appétit, il accomplit une métamorphose immédiate avec Retro X sur Speed, caverneux et rendu glauque par les sonorités enfantines.

Peut-être plus que jamais, Jorrdee s’est éparpillé. Toutefois, ce que l’on reproche à tant de disques constitue le génie de Jorrdee. Chacun de ses projets nous incite à suivre le cheminement de pensée de ce créateur fou frénétique. De sa voix nasillarde, limée par les substances qu’il ingurgite, il laisse entrevoir ses facettes dans un album qui, tout de même, est bien moins apaisé que ne l’a été ’Avant’. Après le romantisme puis le sordide des deux premiers morceaux, il se fait, au hasard, furieux et revanchard sur Le chien à 7 têtes, morceau dans lequel, sous l’emprise de la drogue, il rappe sa haine à travers les femmes ; il se mue en chimère céleste sur BONUS TRACK $$ BBBROWNHOALLYDAYBOYZ, où sa voix lointaine, chargée d’échos, semble tout droit venir d’un ciel violet.

Toutefois, dire que l’album n’est qu’un puzzle d’expérimentations compilées sous une seule houlette serait négligé l’aspect principal du disque : les drogues. Quasiment absentes de son opus précédent Avant, les drogues sont depuis revenues au galop dans la musique de Jorrdee. Sur D€€-A-Velli, leur place est prépondérante et, avec les femmes, elles constituent l’essentiel du fil conducteur du disque.

Cette odyssée à travers l’esprit malade de Jorrdee est aussi passionnante que déroutante. Il dévoile sans pudeur les affres de sa conscience tantôt meurtrie, tantôt pansée par les drogues qui, si elles ont le don de l’apaiser momentanément, détériorent le meilleur en lui et le recrachent plus faible qu’il ne l’était déjà. C’est le cœur à vif que Jorrdee nous quitte et nul ne sait dans quel état il viendra nous retrouver.