La galaxie OVO est un drôle d’endroit. Remplie de planètes glacées façon Uranus ou Pluton, dont les lois de la physique voudraient qu’une fois formées elles soient programmées à croître. Ce fut le cas de la première d’entre elles, Drake. Puis de celle nommée The Weeknd qui, bien qu’elle soit née hors de cet espace solaire, n’est pas sans lien avec l’étoile October’s Very Own. Sans oublier ensuite la fameuse PartyNextDoor. Hélas, cette rentrée 2017 est venu confirmer les doutes apparus ces dernières années : ce que l’on prend pour des lois immuables de la physique peuvent être le simple fruit de mauvais calculs. Entre l’échec relatif du dernier EP de PND et de l’album du duo dvsn, puis l’autre duo-maison, Majid Jordan, qui a rappelé que l’espace entre eux et la gloire est encore tenace, la période est aux interrogations.

La vapeur de la recette torontoise aurait-elle tendance à filer par la fenêtre en s’attardant moins au-dessus du lit conjugal de la jeunesse des années 2017, qu’elle a tant bercé? Peut-être, hélas. Toujours est-il que 40, Drake et Oliver el-Khatib gardent des ingrédients secrets dans leur besace. Le dernier d’entre eux se nommant PLAZA. Puisque le 10 juin dernier, l’ami el-Khatib conclut un épisode d’OVO Sound Radio par ces quelques mots : « Before I leave, gonna play Shadow, an EP by Plaza, the newest member of the OVO Sound family. » Pas comme Stéphane, mais comme un mystérieux Torontois dont l’identité civile est encore inconnue du net.

« I want the night, fuck with the night »

Et il va sans dire que, comme bien souvent, la maison OVO a eu le nez creux. En effet, il y a bien longtemps qu’à titre personnel, je n’avais pas été si enthousiaste à l’écoute d’un rookie du r’n’b nord-américain, lui sur qui il reste tant à découvrir. Puisqu’au moment de cette annonce, très peu d’informations étaient sorties sur le bonhomme. Quelques visuels à la teinte mauve sur Instagram, où son visage n’apparaissait jamais réellement, un compte Soundcloud, une interview pour Noisey et c’est à peu près tout. Jusqu’à son nom ne laissant rien filtrer de lui, puisque cette curieuse dénomination « PLAZA » n’est qu’une affaire d’esthétique, une abstraction choisie pour sa capacité à être autant brève que punchy, selon les aveux du principal intéressé. Un mystère qui est loin de se parer sous les draps de la nouveauté dans l’écurie OVO.

Trève de présentations, venons-en au principal : la musique. La teinte sonore qu’offre PLAZA sur l’EP Shadow sus-mentionné est d’une cohérence étonnante. Ecouter Shadow c’est atterrir sur un territoire de la planète PLAZA où le jour n’existe pas, le pôle Nord en hiver en somme. Pas de lumière, mais des routes partout, dessinées sur le modèle de la Yonge Street. Où les autres ne se présentent à nous que sous forme de phares et de silhouettes. « En studio, j’ai des visuels qui tournent en permanence – les lumières de la ville ou des scènes de conduite lente à-travers elle. C’est ce son de la nuit profonde, quelque chose que tu écoutes en cruisant. On essaie de rester dans cet état d’esprit » confiait-il à Noisey fin 2016 à-propos de One, son précédent essai.

La nuit comme décor des balades nocturnes qu’il nous offre, et des balades hallucinogènes qu’il s’accorde. « Karma », piste initiale de Shadow, est ainsi l’occasion de présenter un élastique qui se distend, entre sa relation amoureuse avec une fille et son goût pour les vices d’après-minuit, jusqu’à ce que ses fâcheuses tendances aient raison de sa relation. « I want the night, fuck with the night girl / Fly through the city, high as a kite girl ». Les femmes, sujet de prédilection chez lui, qu’il s’agisse de celle avec qui la relation est devenue moribonde dans « Personal », ou de ce cœur brisé à qui il déconseille de s’approcher de lui sur « Over ». Parce qu’en bon fuckboy, il n’est pas l’homme d’une femme, et il ne veut pas de l’amour de ses partenaires, comme il le rappelle sur « Run This ». Des donzelles qu’il s’amuse à balader, comme cet ex avec qui il partage quelques verres d’absynthe et autant d’orgasmes sur un « Love you again » qui clôture l’EP.

Textuellement, tout ça est bien entendu déjà vu, mais témoigne d’un certain effort. Toutefois, c’est musicalement qu’il est le plus intéressant. A commencer par l’élément d’identification premier du bonhomme : sa voix aigüe. Décelable avant même les premiers mots de « Karma », celle-ci n’a jamais été rangée au placard pendant l’enregistrement du projet. Jusqu’à pouvoir se faire presque passer pour féminine, comme sur le refrain d’ « Over », si enveloppant dans sa paradoxale distance. Une voix lui permettant de laisser libre court aux envolées comme aux quasi-chuchotements, sur les instrumentales hivernales et – donc – nocturnes qu’il affectionne. Une voix assez maîtrisée pour lui permettre d’offrir de l’épaisseur à sa musique en se basant sur cette unique corde. Une voix servant d’instrument à sa volonté d’intensité. Ses tracks sont travaillés comme des épisodes d’une série d’action, avec plus d’un changement de rythme, d’évolutions instrumentales, vocales et surtout une volonté d’éblouir, de transporter. En particulier au moment des refrains.

L’enfant de The Weeknd?

Un chanteur r’n’b s’affichant comme un cœur de pierre féru de drogues, des vices de la ville, aimant les envolées vocales et les récits de rupture : même sans l’avoir écouté, vous aurez rapidement compris qu’il y a du The Weeknd chez PLAZA. D’autant que notre homme semble partager le même amour que son aîné pour la froideur par les aigus, cette merveilleuse douceur cynique du Tesfaye du début. Si l’on pousse la comparaison, c’est du The Weeknd d’House of Balloons que PLAZA se rapproche en effet le plus. Il nous apaise en nous parlant de tristesse, de celle des femmes comme de la sienne. Notamment par l’utilisation de cette voix, de compositions très synthétiques ou par un certain goût pour les samples vocaux.

Cette dernière caractéristique se ressentant plus sur One, son EP de 2016, premier projet musicalement plus intimiste, moins vitaminé que Shadow. Et donc peut-être encore plus ressemblant à l’identité de House of Balloons, dont Shadow rappelle plutôt les morceaux énergiques (comme The Party and the Afterparty ou High for This).

Alors, serait-il le nouveau The Weeknd ? Il paraît risqué d’aller jusque-là. Il a toutefois cette capacité à prendre vocalement l’auditeur par la main en début de couplet afin de l’amener dans ses récits peu glorieux, pour mieux le laisser exploser au refrain. A le faire vibrer, à ne jamais l’ennuyer. PLAZA a aussi l’avantage d’avoir offert deux essais initiaux dont les identités ne se distinguent pas que par le titre, entre un One plus calme et un Shadow qui cherche le grandiose. Quelle que soit donc la réponse à cette question au fond inutile, une chose est à retenir : PLAZA est à prendre au sérieux.

Et s’il ne crée pas l’engouement qu’a suscité le starboy en 2011, ce chanteur plus ou moins sorti de nulle part est en voie de starification, avec l’aide de son label. Ainsi, le mystère a fait place depuis l’été à des publications Instagram attrape-groupies et des visuels en cohérence avec l’esprit de ses morceaux. On attend alors son prochain projet – sur lequel aucune information n’a filtré pour le moment -, qui aura probablement le droit à une promotion autrement plus sérieuse que celle de ses deux EP d’avant la signature. D’autant qu’il est temps pour OVO de rappeler qu’ils ont encore la capacité de placer de nouveaux oeufs dans le panier du mainstream global. « A l’heure actuelle, je me vois plus comme un artiste qu’un entertainer. A la fin, évidemment, tu as besoin d’être les deux » disait-il en 2016, ajoutant qu’il aurait à jouer ce rôle plus tard, sans être pressé d’y arriver. Mais les aiguilles ont tourné rapidement sur le cadran, et nous ne pouvons qu’espérer que 2018 donnera à PLAZA l’occasion de briller.