Le 27 mai 2016, la France du rap faisait la connaissance d’un étrange personnage aux atours cartoonesques, cheveux colorés et tatouages sur le corps, doté d’une voix nasillarde qui semble venir du fin fond de la gorge, comme si les mots se bousculaient et qu’il les faisait sortir par un léger filet de sa voix éraillée. Apparaissant si mélancolique sur Cartine Cartier, l’un des seuls morceaux de Anarchie, premier album de Sch, qui aura emporté une adhésion massive, l’Hexagone assistait à l’éclosion internationale d’un phénomène transalpin : Sfera Ebbasta.

Le rap italien avait toujours été plus que marginal en France, et soudain déboule un petit diable spleenétique et rocailleux dans le blockbuster annoncé qui aura finalement accouché d’une souris à l’anarchie factice. Sfera électrocutait cet album placide, il insufflait une dimension tragique dont la soupe servie par Sch tout du long d’Anarchie était dépourvue. Six mois plus tard, le jeune Milanais, signé sur Def Jam, sortait son premier «album», au titre aussi concis que signifiant, Sfera Ebbasta. L’éponymie lui permet alors de donner à voir une réalité qui est la sienne, investi par un imaginaire qui lui est propre. En effet, la poétique de Sfera est polyphonique : elle pioche, picore, s’inspire, elle tend sans cesse entre deux pôles d’influences, qui, n’écartèlent pas tant sa musique qu’ils la subliment. Ici, il n’est pas galvaudé de parler de rap aux accents de variété ; la variété, en Italie, est bien plus importante, elle est presque consubstantielle à la société, et Sfera s’en fait le porte-voix des quartiers populaires, qui ont intériorisé ses codes, mais les ont infusés dans un imaginaire trap. En résulte un album d’une densité exceptionnelle, probablement le plus beau projet de rap italien des années 2010, où la malavita exhibée fait naître un hymne à la débrouille et aux humbles comme Pasolini en aurait rêvé (le formidable, et donc séminal, Bravi Ragazzi Nei Brutti Quartieri), et où se développe, en parallèle, presque souterrainement, une touchante chronique assez bouleversante, d’un vrai pauvre devenu, un peu par hasard, un nouveau riche, et qui fait tout pour à la fois rester un ‘néo’ bourgeois, au féroce appétit baroque et au mauvais goût en étendard, et pour ne pas quitter cet état d’aisance, facilement acquis mais au statut précaire. Ebbasta devenait un trait d’union d’une clarté sans pareille mesure entre deux jalons italiens, l’un moderne, l’autre antique : entre Gomorra et le vérisme, entre la trap et la chanson italienne quasiment atavique.

Starifié à une vitesse folle, la comète risquait de bien vite se consumer, laissant une traîne formidable mais frappée du sceau de l’éphémère. Il s’agissait, après la première salve, à concrétiser. Ainsi avons-nous vus sortir de terre, plus d’un an après, le second album de Sfera Ebbasta, Rockstar, développé de manière bicéphale : une version internationale, et une version italienne, destiné à asseoir et à diffuser sa poésie concrète, son esthétique de parvenu, sa musique à la fois indolente et puissante, nonchalante, sautillante, parfois arythmique, parfois à la musicalité imparable. On s’attendait à un tournoyant maelström romantique et mafieux, d’une ode au crime, à de belles élégies sur l’ancien Sfera, à une psychanalyse cachée sous les tatouages, et on a été (un peu) déçu. Rockstar : le titre, à défaut d’être innocent, témoigne d’une naïveté teintée de justesse. Dans un rap qui cherche à exorciser ses démons et semble sans cesse en train de refouler les morts récentes de jeunes rappeurs tombés hagards dans le tourbillon, comme s’il fallait qu’ils errassent à jamais dans les limbes, sans tombeau (Lil Peep en est un exemple parlant : mort comme une rockstar, l’industrie s’empare de son corps et en fait une relique vivante, rien ne doit mourir de lui ; ni crémation, ni libation ne sont tolérées), le terme de Rockstar ici désigne plutôt des personnalités, qui, pour torturées qu’elles sont (et encore), jouent avec les codes du succès sans trop en subir les symptômes. Lil Yachty, Quavo, Post Malone : Sfera Ebbasta se réclame de ces Rockstars qui sont heureusement de pacotille. La vie de simulacre de Rockstar, entre filles faciles et drogues, Xanax et trafic en tous genres, n’est pas chez Sfera Ebbasta un modus vivendi. Il est un médium, fantasmé ou non, qui agit comme un catalyseur à idées.

De plus, difficile de nier, à première vue, que l’envie de Rockstar est d’être une passerelle vers la France, et l’Europe, et surtout la Mecque ebbastienne, Atlanta. Le format de double-album ne tient que sur cette volonté : créer un canal direct entre Sfera et des artistes du monde entier (la plupart signés chez DefJam), afin de le diffuser, et qu’il puisse profiter de l’aspiration des stars présentes pour quitter le cocon péninsulaire. Mais bizarrement, le gros soleil de l’album, matrice du rap du jeune Milanais, Quavo, est présent sur les deux albums, le mondial et l’italien. Personne ne gagne dans ce micmac commercial : la version internationale nous gratifie de featurings de Tinie Tempah (si souvenez-vous : vos heures de jeunesse sur Skyrock en 2008), Rich The Kid (qui se demande encore où est l’Italie), ou Miami Yacine ; la version italienne propose les mêmes chansons, occultant les featurings. Moins de l’artiste dans tous les cas, plus de vide ou de mercenaires dans tous les cas. Il eût fallu, très certainement, se restreindre à un album unique, quitte à laisser sur la touche ces collages opportunistes, ces featurings branlants sans la moindre once de souffle.

Pourtant, Rockstar , malgré tout, est un album réussi. Résolument pop, il opérera à coup sûr une bascule dans l’art de son auteur, mais aussi dans le rap italien. Il faut se plonger sans idée préconçue dans cet ensemble criard, à la musicalité enfantine bien souvent (ici une flûte enchanteresse dans le régressif Bancomat, ode monétaire et doigt d’honneur aux contempteurs ; là, une boîte à musique, dans Leggenda), et aux rythmiques qui rentrent dans la tête à la première écoute. Sfera n’a jamais été un grand parolier, il n’a pas le génie de poète (c’est-à-dire de créateur de formes), d’un Sch, à qui on le compare souvent. Il semble avec cet album, non seulement s’en accommoder, mais en jouer sciemment. Rockstar est comme une longue filastrocca, une comptine. Les répétitions, les boucles, les refrains scandés comme des mantras ou des moyens mnémotechniques, tout cela participe à cette impression générale, et assez belle, de simplicité naïve, de bonhomie même dans la menace, comme si rien de ce qui n’était dit ne touchait sa cible, mais se perdait quelque part dans les nuages, en quelques bris épars. L’art du refrain dans cet album est donc un art de la comptine, donc de l’enfance, donc de l’humilité : l’ego trip peut être une affaire d’humilité, éthiquement, elle doit l’être même. Ce sont les jours de la semaine répétés dans le sémillant Sciroppo, l’anaphore «Uber » dans la chanson éponyme : ce sont toutes les productions qui l’accompagnent également, d’une impressionnante simplicité apparente.

Cependant, l’art de Sfera Ebbasta, son art primordial, ne s’est fort heureusement pas entièrement dilué : il reste toujours en résurgence cette ampleur tragique. La mort, ou en tout cas l’échec, les jaloux, les envieux, rôdent toujours dans cet univers coloré, rococo. La paranoïa presse, dans le lugubre Serpenti a Sonagli, où les gens ont une main pour lui tirer dessus, l’autre pour se prendre en photo avec lui. Le monde carnavalesque où évolue le rappeur semble parfois le terrifier, comme s’il était impossible de deviner les bonnes des mauvaises intentions. Au-delà de tout ça, le combat le plus important reste celui contre les souvenirs. En effet, s’il y a un temps fort à l’album, c’est la chanson médiane, presque englobante, tant elle reprend et exalte les thèmes chers : Ricchi per sempre. Riches pour toujours. Ici, sur un rythme enlevé, frénétique, à court de souffle, Sfera égratigne les envieux, mais surtout ouvre la boîte à souvenirs, quand ils n’avaient rien d’autre dans leurs poches que des rêves inassouvis. «Non ci pentiremo da vecchi perché saremo ricchi per sempre » : nous ne repentirons pas une fois vieux car nous serons riches pour toujours. Le matérialisme devient un matériau cathartique, un moyen d’oublier les défunts, les fantômes de la vie qui passent (Sfera, deux lignes plus loin, parlera de son père décédé en lui disant «Tu es un homme»). Presque une entière note d’intention, Ricchi per sempre est en tout cas un incontestable climax, où toute la simplicité d’écriture éclate au grand jour, et expose les problématiques inhérentes à l’oeuvre entière d’un rappeur qui charrie en lui les espoirs déçus d’un monde, qu’il tente de conjurer non pas par le sexe, la drogue et l’argent faciles, mais par une représentation de ces sources de jouissances. Sfera Ebbasta joue un rôle, porte un masque, le masque bigger than life d’un petit gars qui a réussi à transcender son mal-être, sa tristesse, et ses idéaux de grandeurs pour devenir le visage grimaçant, carnavalesque, enfantin et lugubre à la fois, hédoniste et artificiel de la réussite élevé au rang de mode de vie. Et même si Rockstar aurait sans aucun doute mérité un peu plus de profondeur, ou un peu plus de volonté de faire s’opérer une féconde alchimie entre les velléités pop et les pensées psychiques, nul doute qu’avec ce projet, Sfera Ebbasta n’a pas fini de balader ses tatouages, ses dents en or et ses comptines fredonnées dans le grand landerneau si joyeusement triste du rap international.