Tentons de décrypter, par bribes, le mystère Jorrdee, entre stakhanovisme ricanant et bile noire codéinée. Itinéraire non exhaustif, et dans un certain désordre, d’un enfant en proie à ses propres fantômes, et qui vient de sortir 12 %.

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«J’veux juste des mots pour brouiller l’heure» : avec Jorrdee, les mélopées sont toujours gorgées de tristesse, les paroles hermétiques, les complaintes inutiles. Ici, Lestat de Lyoncourt rappe l’amour au présent, mais personne n’est dupe car le temps détruit toujours tout, même cet éloge de la dyade extirpée des limbes sanglants et métalliques qui caractérisent les productions industrielles et clinquantes de la 25ème heure, projet sorti en 2015. La voix caverneuse dessinant alors une carte du tendre contrariée, entre le carpe diem le plus évident et la peur infernale de voir le bonheur s’écrouler en ruine. Et tendu entre ces deux pôles, l’instant fugace ,« c’est juste tes yeux et mes yeux ».

  •  La regarde et remercie Dieu 

Remercier Dieu, pour quoi ? Pour lui avoir permis de trouver une altérité pourtant semblable (« son string est rose, mon sirop rose ») ? De lui donner à contempler une beauté divine, la Béatrice du Dante codéiné ? Ou au contraire, la louange est-elle ironique, et Jorrdee n’est-il qu’un ange déchu qui s’amuse, dans les eaux violacées du Styx, à enfermer le Mal avec lui, et à copuler, goguenards ? Le rappeur lyonnais excelle en tout cas sur ce morceau plus rapide qu’à l’accoutumée, plus alerte, plus charnel, plus humain, moins divin (ultime paradoxe…).

  • Mamen

L’introduction la plus déchirante du rap français de ces dernières années. Jorrdee malmène avec une sincérité discursive déchirante la production hypnotique mais chaleureuse de Phazz, et peint son autoportrait comme on monterait à l’échafaud. Résigné, lucide, conscient d’être devenu son propre reflet déformé jusqu’à la dépersonnalisation, le rappeur brise le masque, mais en dessous se terrera toujours quelqu’un de « compliqué ». Si les autoportraits de Francis Bacon avaient une face musicale, cela serait sans aucun doute « Mamen ».

  • Personne ne sort

« Dis-moi, est-ce qu’un jour on va se revoir ? » Vraiment orienté plus suavement vers une pente RnB, Jorrdee ferme les portes de son petit monde nocturne, sans se départir de son opacité. Les idées sont plus claires, les lapalissades rassurent « Hier, c’était dimanche, aujourd’hui c’est lundi » et l’heure est aux confessions « J’ai plus traîné dans la boîte que chacun des barmans ». La super-moderne tristesse sera nocturne et solitaire ou ne sera pas.

  • Etat second 

Stakhanoviste mélancolique, Jorrdee a souvent sorti sur diverses plateformes des morceaux solitaires, dont cet Etat Second qui porte bien son nom, comateux et touffu. Avec Jorrdee, les vapeurs d’éther, symptomatiques du cloud rap, se gorgent de poisons, se texturisent, deviennent poisseuses. Jorrdee rappe comme une araignée tisse sa toile, et sa voix glutineuse enserre plus qu’elle n’apaise. Cela tombe bien, il ne cherche pas à sécréter son propre antivenin, mais plutôt à jeter l’antidote et embrasser la maladie jusqu’au malaise « Je me couche pas, je fais un coma ».

  • CHVN€L

Sur une prod d’Ash Kidd digne des heures de gloire de Moussier Tombola, Jorrdee se fait plus drôle, plus grimaçant, et sa vulgarité se teinte d’arrogance et d’attitude. Mais Jorrdee garde l’égotrip sordide et le triomphe modeste, car dans sa transe médiumnique, il sait pertinemment que « La vie n’est qu’un mauvais rêve et tu te réveilles au jugement ».

  • Coller au rythme

Les sirènes. La nuit. L’éthylisme, la détresse, le sol, l’urgence, les corps en transes, puis transis, la drogue qu’on ingère et que l’on recrache. Les danseuses tristes, avides, monstrueuses. La possession, la perte, les stroboscopes. Et toujours ces mêmes sirènes infernales, qui déchirent les oreilles et font saigner du nez.

  • California

Probablement la plus grosse tentative de hit de Jorrdee. Sur un incroyable sample sensuel de Guru Josh Project (!), Jorrdee se rêve en Mylène Farmer priapique, créant un ensemble de dédales mentaux dadaïstes d’où n’émergent que des formes floues, familières et effrayantes à la fois. Le clip, magnifique, avec un Jorrdee en Spirou facétieux, groom d’un improbable Hôtel California, ne fait qu’accentuer la brillance, plus simple, moins autistique, mais pas moins fascinante, de la poétique de ce poète brisé.

  • Démon de minuit

Jorrdee rappe la mort comme s’il n’avait jamais connu de la vie que les amours viciées, celles qui laissent dans la peau une trace indélébile.

  • Rolling Stone

Voilà certainement le Grand Oeuvre du rappeur du 667. Cette extraordinaire ballade, au destinataire flou (s’adresse-t-il à une femme ? À sa muse ? A la Musique personnifiée ?). Qu’importe, Rolling Stone aurait pu (dû) lancer la carrière de Jorrdee vers des sphères plus importantes. Mais la beauté du geste tient dans sa radicalité. Jorrdee ne refera jamais d’ode aussi cristalline que Rolling Stone, préférant le geste intuitif et destructeur à la simplicité du démon de la copie ou de la facilité artistique. Rolling Stone est donc la pierre angulaire parfaite dans l’oeuvre de l’artiste, à la fois matrice et reniement, conversion et apostasie, élevant son auteur au rang de génie défroqué du rap français.

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Jorrde3, 12%: Phantom of The Paradise

12 % de la population rêve en noir et blanc, la croissance mondiale en 2017 a été d’1,12 % et 12% des 15-25 ans ont fumé du cannabis au cours de ces derniers mois. Certainement pour rendre hommage à tous ces pourcentages, le dernier album de Jorrdee, (maintenant grimé en Jorrde3) est à la fois brumeux comme une drogue, cotonneux comme un rêve sépia et nettement moins autistique que les productions précédentes du lyonnais. L’album s’éloigne quelque peu des expérimentations hachées et stridentes qui rendaient certains albums inécoutables (on repense avec détresse à l’éprouvant Belle de jour), sans pour autant entrer dans un reniement complet. Martelant « Maintenant t’es une star » puis « Je suis pas une star » quelques secondes plus loin, Jorrdee continue à évoluer entre deux eaux : entre le mélodiste de génie, capable de transcender n’importe quelle production par sa voix dégingandée (le formidablement spleenétique Chris le Joaillier), et la monotonie hypnotique qui rendent certains morceaux aussi anémiques qu’envoûtants (comme la mélopée exsangue de Flûte de Pan). Bien aidé par des invités investis et fusionnants à merveille dans ce cocktail médicamenteux (mentions spéciales à la voix toujours aussi caverneuse que cartoonesque de Bu$hi et aux vocalises démoniques et fantasmatiques de LL), Jorrdee gagne en confiance et ose presque se livrer autrement que par bris de verbes vomis à la face du monde, en témoigne le plus beau morceau de l’album, Je t’aime, J’aime Personne, ode misanthropique et souvenirs d’enfance se mêlant alors dans un formidable chaos de sentiments contraires. Que Jorrde3 revienne avec un projet d’une aussi grande densité ne peut que laisser croire à une nouvelle croissance, fertile, psychotique, irrévérencieuse, bordélique – tout ce qui rebute et fascine à la fois chez ce grand enfant brûlant au mal-être combustible.