Fin février, à la salle Mains-d’oeuvres située à Saint-Ouen, un concert réunissant Faktiss (ex. Set&Match) et 6rano est donné. La salle est accueillante, le public est peu nombreux mais passionné, et les prestations des artistes sont époustouflantes. Après son show, le rappeur rémois dont on a présenté la musique ici, m’a rejoint dans le bar de la même salle. L’occasion de mieux comprendre sa démarche artistique et cerner son parcours, du quartier Croix-Rouge (Reims) à ses collaborations avec DJ Weedim ou OG Maco.

Il est clair que 6rano possède une certaine musicalité, avec un sens aigu de la mélodie et du placement. Si le travail et la détermination l’ont aidé à atteindre un tel niveau, les germes de cette aisance se trouvent dès son enfance. Bien que le tube de l’américain MC Hammer figure parmi ses premiers souvenirs musicaux, 50 Cent et Max B sont ses principales influences en rap. D’ailleurs sa culture musicale dépasse largement ce cadre puisqu’il est inspiré par le dancehall de Vybz Kartel, un de ses chanteurs préférés, par le groove de James Brown ou bien la vibe de R. Kelly : “J’voudrais m’empêcher de le citer mais je peux pas… musicalement il n’y a rien à dire”. Sa mère lui a légué son amour de la musique, qu’il s’agisse de la culture de son pays d’origine avec la Capverdienne Cesaria Evora, de la musique congolaise de Koffi Olomide ou Lokua Kanza ou encore du RnB de Montell Jordan. De la même manière, elle lui a transmis le goût du chant : “ma mère chantait dans une chorale, où il y avait principalement du gospel, mais pas que. A force de la voir s’entraîner à la maison, déjà que c’était une bousillée de musique, ça nous a fait baigner dedans”. C’est ainsi que 6rano est parvenu à obtenir une grande aisance vocale, même si son humilité le pousse à réfuter ce terme : “J’appellerais pas ça de l’aisance vocale parce que certes j’ai pas pris de cours de chant, mais en vrai je n’y suis pas arrivé comme ça. J’ai pas mal confiance en moi, donc quand je me dis que j’vais essayer de chanter quelque chose, je ne me dis pas que ça va être dur. Je me dis qu’il y a moyen et je teste. J’ai bossé grave et progressé au fur et à mesure.”

Avant d’être un nom de scène, 6rano est un surnom donné par son ami ARD (de Black Industrie), en référence à Cyrano de Bergerac, pour rire du fait que le professeur de français admirait l’écriture du rappeur en devenir : “J’sais pas précisément ce qu’il aimait, bien que j’racontais beaucoup de conneries, j’avais la moyenne. J’étais à la limite du hors sujet mais j’avais de belles tournures de phrases. Ça se voyait que je ne lisais pas les livres qu’on me donnait ou qu’en histoire-géo j’arrivais pas à resituer l’année etc. J’ai senti qu’on aimait bien mon écriture.”

“En vrai, c’est maintenant que je pense à l’écriture. Mais je me disais pas que j’aime écrire car je déteste lire. Pour moi c’était pareil. Mais dans mon cas, l’écriture c’est plus pour faire de la musique” 

Totalement investi dans le sport, et notamment dans le handball avec un cursus sport-études, 6rano n’a pas imaginé un instant qu’il se lancerait sérieusement dans le rap : “J’crois que la première fois qu’on m’a vu rapper, j’étais en seconde. C’était à un battle de clashs en impro. J’ai grave eu des retours positifs et après j’ai balancé quelques freestyles sur internet et ça a pris. Mais sans vouloir rentrer dans le cliché, c’est vraiment le quartier qui m’a poussé. C’est pour ça que j’aime souvent citer Croix-Rouge dans mes chansons, ils m’ont donné beaucoup de force.”

Très vite, le Rémois rejoint officiellement le groupe Black Industrie qu’il côtoie depuis plusieurs années : “c’est des potes, on fait partie du même quartier. J’ai intégré le groupe à force de rapper et traîner avec eux. Après le groupe s’est séparé et j’ai démarré en solo” au début des années 2010 pour former aujourd’hui le JHEEEZ CREW avec son associé et DJ Iamfirass : “C’est un frangin, avec lui c’est au-delà de la musique. J’connais sa famille comme si c’était la mienne et idem pour lui. C’est mon coproducteur exécutif. Au départ il était mon manager, puis il est devenu DJ malgré lui.” L’entité JHEEEZ CREW va au-delà de ce binôme, avec un infographiste, un rappeur, ou tout simplement des potes de Reims prêts à soutenir, comme ceux venus le supporter ce soir sur scène : “A Reims, avec tous les artistes de là-bas, on est une grande famille. Ce soir ThaHomey et Abssis sont venus donner de la force, mais ça aurait pu être dix autres personnes. On s’entraide beaucoup à Reims”.

Et pour remercier ses supporters Rémois, en février 2017, lors de la release party de sa mixtape Mitch au Nouveau Casino (Paris), le rappeur a mis en place une navette entre la cité des sacres et la capitale. Organisée par le collectif Nohell, cette soirée a permis à 6rano et DJ Weedim de se rencontrer : ” B.e.LaBeu, un pote qui rappe et qui a créé le collectif Nohell, m’a mis en relation avec Weedim. Il a été invité au concert et juste avant, il m’a entendu faire un freestyle à la radio et il a accroché. Le lendemain il m’a dit de passer au studio. On a fait un morceau, il m’a dit c’est un tube. Il m’a dit de repasser un autre jour, on a refait un morceau, il m’a dit c’est un tube. On en a fait un troisième et il m’a dit “viens on fait un projet”. Ça matchait bien musicalement”. A tel point que, hormis un ou deux sons, chaque enregistrement s’est retrouvé sur la tracklist de Mise à feu, coproduit par Chapo.

Cette connexion a permis à 6rano de faire le premier freestyle de rap français filmé en 360°, et de figurer sur la Boulangerie Française volume 2 pour propager le cui-cui-cui-cui : “un jour j’avais capté des Jamaïcains qui aiment bien dire “quick, quick” pour dire “fais vite”. Ça m’avait fait rire, j’y ai mélangé le délire de la cuisine…”.

“J’écris pas sans l’instru, c’est la musique qui me fait trouver le flow, les mélodies, les vibes. En même temps que les mots, ça dépend. J’suis pas du genre à réfléchir à des phrases a capella” 

Si son flow et les mélodies qu’il trouve peuvent être le principal point d’accroche pour le public, les textes de 6rano figurent également parmi ses points forts. Au-delà de sa capacité à faire story-telling ou développer un thème, ses lyrics sont remplis de jeux de mots assez marrants et dont beaucoup demandent une oreille très attentive pour être découverts. “C’est bizarre, des fois en me relisant je me fais rigoler. J’me dis que j’suis ouf d’avoir pensé à ça. Je sais pas pourquoi le cerveau fait des connexions bizarres comme ça, c’est que des trucs qui servent à rien. Il y en a qui pensent que je me casse pas la tête pour écrire. Après peut-être aussi que c’est beaucoup d’infos pour des personnes qui écoutent sans trop écouter. Il faut que tu te concentres sur “est-ce qu’il chante bien”, “est-ce qu’il a un bon flow” etc. Et en plus de ça faut se dire “ah les jeux de mots”…”

Modeste et souriant, 6rano semble avoir pas mal de recul sur ce qu’il fait. S’il charbonne depuis pas mal d’années pour ce rap jeu, il est temps que le moment de la reconnaissance sonne pour propager le cui-cui-cuic-cui aux quatre coins de l’hexagone. Installé à Paris mais souvent à Reims pour enregistrer, cette année 6rano prévoit donc de continuer à être productif en envoyant pas mal de singles et featurings, dont un avec le trappeur OG Maco. Avant de balancer le nouveau projet qu’il prépare. “Je suis ouvert pour bosser avec plein de monde, tant que la mentalité suit.”