Kassandre, c’est la responsable booking de la plus grande société de production de concerts spécialisées en musique urbaine depuis 2009 : Yuma Productions. Femme de l’ombre, bête de travail, sa détermination insuffle le respect. Discrète mais dotée d’une force incontestable, elle mène d’une main de maitre(tresse) sa barque dans l’univers du hip-hop français.

Elle a accepté un entretien pour parler de son métier, de sa passion pour la musique et sa vision de la gent féminine dans cette culture qu’elle chérit tant. C’est à Paris à deux pas du siège social de Yuma Productions autour d’un café qu’elle se livre librement et sans ambages 

Comment as-tu démarré ? Peux-tu nous raconter ton parcours ? 

Au début j’ai fait de la communication, je suis allée jusqu’au Master 1 et ça ne me satisfaisait pas particulièrement, je voulais faire de la communication dans l’événementiel et dans des structures culturelles. Mais je me rendais compte que la comm’ ne me plaisait pas forcémentdu coup j’ai fait plein de stage en parallèle et j’ai aussi été bénévole à L’Original (festival Hip Hop international à Lyon), pendant plus de six ans. J’y ai rencontré énormément de personnes du milieu Hip Hop de toute la France. Cela m’a permis de comprendre la façon dont un festival fonctionnait, mais aussi le métier de tourneur. 

Après j’ai vu qu’il y avait un master en Management et carrière d’artiste à l’Université Lyon 2 qui pouvait me permettre d’avoir sur le papier, une formation reconnue dans le milieu. J’ai continué mes expériences en tant que bénévole afin d’avoir du réseau et à l’issue de cette formation j’ai fait un stage à Wagram Label, qui je pense a été le pire stage de ma vie ! Je faisais le café, les photocopies de ma maitre de stage, je me faisais engueuler tout le temps sans aucune raison. L’enfer ! 

J’ai ensuite été embauché chez Yuma le même jour que ma soutenance et maintenant ça fait 6 ans que j’ai intégré cette structure. J’ai continué un peu L’Original avant l’arrêt définitif du festival malheureusement. C’est vraiment là que tu captes que les expériences bénévoles sont vraiment intéressantes. 

J’ai été soutenu par Nasty (figure de la scène HipHop, manager reconnu) et JeanMarc Mougeot (directeur du festival L’Original) qui ont fait des bons retours sur mon travail auprès d’Éric BELLAMY (directeur de Yuma Production), ce qui m’a beaucoup aidé pour la suite. C’est là que tu comprends que tout travail et implication, que ce soit dans un milieu bénévole ou pas, fini toujours par payer. Toute implication doit être faite avec professionnalisme et ça peut faire la différence et porter ses fruits. 

C’est vraiment l’expérience du terrain qui m’a le plus apporté et qui m’a donné les armes nécessaires pour continuer dans cette lancée. Faut vraiment se donner à fond afin d’acquérir des compétences et ne pas avoir froid aux yeux. 

Pourquoi tu fais ce que tu fais aujourd’hui ? 

C’est une très bonne question… Je pense que tout est une question d’évolution personnelle, de mes envies, de ce que j’ai vécu… J’ai toujours voulu travailler dans la culture car j’ai toujours baigné là-dedans, après je voulais particulièrement travailler dans le rap parce que c’est une culture que j’adore. En Hip Hop, comme tu sais il y a le rap, la danse, le graff... Et franchement je kiffe tout ce qui touche de près ou de loin à cette culture.  

Il y a une réelle économie maintenant dans ce milieu et à l’origine j’ai toujours kiffé le Hip Hop. Je voulais absolument que les artistes que je kiffais puissent avoir une visibilité, donc avoir des dates de concert et qu’ils soient reconnus. Je voulais clairement participer à la diffusion de cette culture et apporter ma pierre à l’édifice. Il n’y a jamais eu un matin où je me suis levée et où j’ai eu la flemme de venir au taf et ça c’est quand même un luxe que peu de gens ont. J’aime réellement ce que je fais et c’est ça le plus motivant.  

L’ambiance concert c’est ce qui me botte le plus! On sent vraiment un truc qui se passe, tout le monde se fédère, et il en émane une énergie particulière. T’es hyper satisfait quand tu fais un concert et que les gens sont heureux de voir leur artiste sur scène, c’est vraiment gratifiant. Après dans notre catalogue d’artiste il y en a que j’aime moins par exemple Jul. Par contre, je suis hyper contente qu’on produise cet artiste. J’ai tenu la billetterie sur le premier Zénith de Jul à Paris, et franchement j’ai constaté qu’il y avait 70% du public qui n’avait jamais mis les pieds dans un concert et le fait de donner l’opportunité à ces gens d’y assister, ça nous a remplis de fierté ! Pouvoir voir leur artiste préféré sur scène c’est vraiment cool ! Ce n’est pas tout le monde qui se déplace en concert et le fait de pouvoir offrir des concerts de qualité à un public large c’est vraiment ce qui nous motive surtout dans le rap. 

Je constate que tu utilises beaucoup le « nous » et pas le « je »... 

Oui c’est parce qu’on ne fait rien tout seul ! On est une grosse équipe maintenant, chacun de nous occupe des postes bien définis ; administration, booking, communication, direction, production, comptabilité et il n’y en a pas un qui avance sans l’autre ! Donc c’est pour cela que je dis « nous ». On est vraiment une belle équipe et on est forts ensemble ça c’est sûr. On est vraiment dans le collectif. 

C’est quoi ton rapport exact avec le Hip Hop ? 

Franchement c’est hyper large ! Moi j’ai commencé à kiffer le Hip Hop à travers la danse que j’ai pratiquée pendant de nombreuses années. Je suis issue d’une formation contemporaine et classique mais j’ai toujours été attirée par le Hip Hop jusqu’à sauter le pas en me consacrant à sa danse. Et puis j’en ai toujours écouté que ce soit à travers la radiotype Skyrock, ou en soloÀ un moment de ma vie, j’ai compris que le Hip Hop c’était encore plus fort que ça à mes yeux. 

Je me suis vraiment construite à travers cette culture, elle représente beaucoup pour moi. En tout cas je suis une kiffeuse de rap, c’est une musique où les gens sont directs. C’est vraiment un tout et c’est un amour viscéral que je porte pour cette culture. J’ai beaucoup appris sur moi-même grâce à cette musique. Il y a aussi le côté business car maintenant le Hip Hop est partout. Et la musique c’est vraiment un truc que je kiffe, j’accroche trop à ça ! Il y a même des sons qui m’ont inspiré, qui m’ont donné la hargne au bon moment, qui m’ont fait réfléchir sur des trucs... 

Tu as une sensibilité artistique en gros ? 

Ouais c’est ça à 100% ! De plus, j’ai toujours voulu voir ce qui se passait de l’autre côté du rideau, je trouvais ça hyper intéressant et en plus c’est un domaine en constante évolution grâce à l’apparition d’un public de plus en plus large. Je voulais vraiment participer au développement d’artistes auxquels je m’identifiais.  

C’était comment au début à Yuma pour toi ? 

Ce n’était pas simple au début... À l’époque le rap n’était pas trop accepté, mais désormais le public est clairement au rendez-vous. Les programmateurs nous sollicitent maintenant. Avant en festival on ne rentrait pas, voire très peu, maintenant c’est la fête ! Et c’est tant mieux ! 

Comment tu te perçois et comment tu te sens en tant que responsable booking d’une aussi grosse structure dans le paysage Hip Hop hexagonale ? Te sens tu investis d’une mission ? 

« Investi d’une mission » c’est un peu fort... Sur certains artistes évidemment, maintenant il faut se battre pour certains projets afin de les développer correctement pour qu’ils puissent évoluer. Moi j’ai eu à m’occuper de l’artiste Kalash, c’est un exemple parfait. Il fallait créer un créneau dans un mouvement musical qui n’était pas hyper représenté ; le dancehall. De fil en aiguille j’ai réussi à le faire ! Concerts complets partout ! Personne n’y croyait. Je me suis vraiment senti un peu plus investi et on a commencé à nous faire confiance, Kalash est devenu big et franchement il offre un show de qualité. Kalash en show case, il était déjà développé sur ce terrain, mais après on visait plus des concerts donc il y avait tout un travail de développement à effectuer. On a réussi à passer un stade plus important grâce à ça. Je suis contente de ce que j’ai fait, que ce soit l’investissement personnel, le mental, le temps… J’ai plus d’assurance maintenant dans mon métierc’est clair. Je connais mon truc, j’ai grandi professionnellement en six ans ! 

Rappelons que c’est un milieu où il y a beaucoup de stéréotypes qui visent la gent féminine, comment tu gères ça au quotidien dans ton métier et ton entreprise ? 

Moi je n’ai jamais fait de différence entre un mec et une nana contrairement à ce que la société peut nous montrer... Pour moi c’est pareil. Je n’y prête pas attention. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit en fait. Je perçois les gens de façon très égalitaire, sans aucune distinction. C’est clair que du côté artistique il y a beaucoup de mecs mais du côté de la production il y énormément de femmes ; attachée de presse, communication, chargée de production... Yuma c’est une entreprise 100% paritaire, il y a autant de femmes que d’hommes et ça se passe très bien. C’est l’intelligence du boss Éric Bellamy qui a trouvé le moyen d’équilibrer le tout et c’est vraiment une bonne chose. Toutes les femmes de notre boîte ont un poste à responsabilités 

Oui mais il y a des femmes qui sont moins à l’aise... 

Tout ça c’est juste une histoire de confiance en soi, il faut savoir gérer. Franchement je suis à l’aise dans ce milieu et j’aime ce que je faisÊtre la seule femme au milieu de 20 mecs ce n’est pas ce qui va me faire peur ! Au début j’étais plutôt timide et au fur et à mesure de la découverte de mes points forts j’ai réussi à m’améliorer et à acquérir de l’assurance. La première année je ne me sentais pas du tout compétente. C’est le temps et les compétences que j’ai acquises qui m’ont aidé à me sentir à l’aise. 

C’est donc plus un travail sur soi, tu penses ? 

C’est clair, par contre s’il y a des mecs qui ont un problème avec moi, là par contre je réagis, je suis dans l’action directe ! 

Tu te considères comme une femme de caractère ? 

Oui à 100% (rires)De toutes les façons faut avoir du caractère dans sa vie, c’est comme cela que ça marche le mieux. Au départ, quand j’ai démarré j’étais beaucoup dans l’observation de toutes les personnes que j’ai pu côtoyer dans le métier et c’est évident que l’on se souvient plus des personnes de caractère que des personnes timides. Que ce soit dans ta famille ou tes potes on va se souvenir plus des personnes à fort caractère. Faut se créer une personnalité, trouver son style pour vraiment appréhender le fait de communiquer avec les artistes. Tu peux leur dire des choses de façon plus directe ou moins directe, des trucs cool ou moins cool, sans avoir peur de froisser leur ego. Dans le rap on est un peu plus cash et donc avoir une approche timide quand tu t’adresses à certains cela peut être compliqué, il faut peut-être être plus fort psychologiquement par rapport à d’autres métiersje ne sais pas... 

Quel est ton moteur principal en tant que responsable booking ? Ce qui te motive le plus ? 

Ce sont les projets que j’aime et pouvoir faire en sorte que la boîte roule. Clairement, je me lève le matin et je suis contente d’aller à la rencontre de mon équipe car d’une ce sont tous des tueurs, et de deux j’aime ce que je fais ! Je suis contente d’aller au travail tous les matins, je n’ai jamais eu la flemme d’y aller ! On est content d’avancer ensemble.  

Après on soutient des projets qui peuvent paraître difficilecomme par exemple Fally Ipupa qui est l’équivalent du Johnny Hallyday en Afrique francophone et une énorme star congolaise. Le problème c’est qu’il y a des opposants qui s’appellent les « combattants » qui cherchent à interdire toutes les représentations des artistes congolais en créant des manifestations à l’encontre de leur représentation. On a pu les voir manifester à chaque fois qu’un de ses concerts était organisé. À ce moment précis, tu te sens investi d’une mission. On met vraiment tout en œuvre pour que les concerts se déroulent bien, pour offrir un maximum de joie auprès du public qui a pu le voir très peu de fois car il y a souvent eu des problèmes quand il a voulu se produire. Ce sont des gens qui ont grandi avec sa musique et pouvoir le produire c’est très motivant.  

Il y a aussi le fait de pouvoir développer des artistes, de les faire passer d’une salle de 200 personnes à une salle comme Bercy c’est vraiment cool. On peut aussi faire évoluer les shows en même temps. On avait aussi participé à un projet caritatif pour Adama Traoré, c’était au Bataclan. Tout ça ce sont des opérations qu’on se sent de faire, qui ont un autre sens que l’Entertainment pur. 

Ce sont des opérations limite politique dans ce cas-là ? 

Oui ça peut l’être pour certain cas. 

Quelles sont les plus grandes difficultés que tu as rencontré pendant tout ton parcours pro ? 

Quand t’es bookeur ta plus grande difficulté évidemment c’est de booker des dates (rires). Des fois bien sûr il y a des artistes pour qui c’est plus simple que d’autres mais quand c’est moins simple du coup tu te prends la tête, tu te poses des questions sur toi-même, sur ta capacité à vendre correctement, à exprimer aux programmateurs l’intérêt qu’il y a d’accepter de programmer l’artiste, ou tout simplement l’artiste qui n’a pas un projet qui plaît.  

Des fois, j’avais beaucoup de mal à me connecter à certains programmateurs, du coup ça me frustrait et m’énervait. Ça me blessait, parce que quand même tu as la responsabilité de vendre le projet à un certain nombre de personnes, et quand tu n’y arrives pas c’est assez difficile. Lorsque tu connais les artistes, les managers etc., tu souhaites que tout le monde soit satisfait et ça a été souvent une difficulté.  

Il y a aussi les notions de budgets qui n’ont pas été simples à mes yeux au départ. Maintenant tout roule. Il est clair que grâce aux formations en interne dont j’ai bénéficié, tu te sens plus à l’aise avec ces notions mais au tout début j’étais assez impressionnée. Après il y a eu les salons professionnels où au départ je n’étais pas super à l’aise, c’était vraiment compliqué au début. On revient à la confiance en soi... Au fur et à mesure des années tu connais mieux ton boulot, tu connais mieux tes artistes, tu connais mieux les programmateurs. Comme je disais tu te façonnes une identité et ainsi tu acquières de l’assurance, et maintenant je me sens mieux ! Après c’est ma personnalité à moi qui a fait le tout, je pense qu’on évolue tous différemment. 

Croistu que les difficultés que tu as rencontrées auraient été les mêmes si tu avais été un homme ? 

Franchement c’est une question de perception de soi-même. Il y a peut-être eu deux ou trois fois où des hommes se sont permis certaines choses mais avec le temps je pense que c’est vraiment la façon et l’angle dont tu perçois ces moments. 

Comment définirais-tu ton métier ? 

Tu sais bookeur, c’est un commercial en fait, après il y a plus de relationnel etc… C’est clairement te prendre des portes mais faut savoir se forger. Après c’est le métier qui rentre au fur et à mesure des années, tu apprends tout simplement à mieux gérer mais au départ je le prenais personnellement quand un programmateur ne voulait pas me parler. Alors qu’en fait, cela n’a pas grand-chose à voir avec ta personne, c’est juste que parfois le projet à l’instant T ne l’intéresse pas, mais peut-être que 2 mois plus tard ça peut changer. Faut avoir beaucoup de volonté dans le métier de bookeur et ne jamais lâcher l’affaire, il faut tout le temps relancer, passer par mille portes différentes pour arriver à ses fins pour booker une date. Faut vraiment être tenace, rigoureux, avoir du bagout, et une vision d’ensemble sur tout le reste. C’est la raison pour laquelle le travail en équipe est primordial à mes yeux. Quand je booke une date, je ne peux pas dire que je la booke seule, il y a toute une chaine qui se met en place, la production, la comptabilité etc., ils sont tous hypers importants ! 

C’est un véritable château de cartes en fait ? 

Exactement, si une carte tombe, tout s’effondre, d’où l’importance du travail d’équipe ! 

Est-ce que tu penses que les femmes apportent des compétences indéniables dans le milieu du Hip Hop en général ? Si oui, quelles sont-elles ? 

En règle générale je pense que les femmes sont hypers rigoureuses... Sans rentrer dans les clichés bien sûr. On fait attention à pas mal de détails, on essaie d’avoir une vue d’ensemble, dans le relationnel avec les équipes que ce soit en interne et en externe, on est un peu plus dans le dialogue, sans être tout de suite dans la confrontation. Je suis assez vive comme nana, je rentre facilement dans le tas (rires). On prend peut-être plus de recul, on est moins sur la réaction tout de suite mais moi par exemple j’ai souvent été dans la réactivité, j’ai une forte personnalité, après forcément dans un milieu de mec, quand tu es une nana les gens sont plus posés directement, il y a moins de concours d’ego tout de suite si tu veux. 

Quand il y a une femme en interlocutrice, forcément ça pose les choses, ils ne peuvent pas monter direct sur leurs grands chevaux. 

Donc il n’y a pas que du négatif vis-à-vis de la femme ? 

Non pas du tout ! Au contraire, c’est beau d’être une femme, d’être humain ! 

Qu’est-ce que l’on pourrait te souhaiter pour la suite ? 

De continuer chez Yuma avec de beaux projets à développer et qu’on puisse continuer à faire de belles choses. À côté de ça, je développe une artiste qui s’appelle Brö. Ce serait génial qu’on arrive à trouver notre public, que l’on puisse vraiment développer à fond ce projet afin de faire de grosses tournées, des gros albums et des choses incroyables ! 

Et pour toi personnellement ? 

Moi je veux être rentière à 45 ansje vais faire en sorte d’acheter des baraques dans le monde entier (éclats de rires). Plus sérieusement, être encore plus épanouie et accomplir plus de choses dans ma vie personnelle et professionnelle. Je crois que c’est vraiment ça qui m’importe le plus !