Depuis notre première rencontre en 2015, Chilla a fait du chemin. Après avoir tapé dans l’oreille de Tefa, elle a été signée par le célèbre producteur sur son label Suther Kane, aux côtés d’artistes aussi prestigieux que Sofiane ou Vald. Le 10 novembre, elle a sorti son tout premier projet, un ep nommé “Karma”, dix titres qui montrent un bel aperçu du talent de la lyonnaise d’adoption.

Dans un monde du rap français qui n’a peut-être jamais été aussi diversifié, on attend toujours de voir une rappeuse rencontrer un succès durable. Alors qu’outre-Manche, une série de rappeuses (de Little Simz à Paigey Cakey, en passant par Lady Leshurr) a haussé le niveau au point de faire jeu égal avec les représentantes de la maison mère américaine, difficile d’en dire autant dans l’hexagone. Pour une Diam’s ayant battu des records de vente, combien de rappeuses talentueuses qui n’ont pas réussi à se faire une place durable, malgré de réelles qualités artistiques : de Sté Strausz à Lady Laistee, de Bam’s à Ladea en passant par Princess Aniès, difficile de trouver une rappeuse restée en haut de l’affiche plus de quatre ou cinq ans. Dans le lot, seule peut-être Casey fait figure d’exception, en termes de durée de vie artistique. La France, encore trop conservatrice ? Et à qui la faute, à un public trop fermé, ou aussi à des labels et maisons de disques crispés sur les mêmes stéréotypes, rétifs à la prise de risques?

Le débat est ouvert, et les initiatives favorables à plus de féminité dans le rap ont le vent en poupe, que l’on songe à DivaMag ou Madame Rap, médias spécialisés sur le rap féminin. Dans ce dernier, un article écrit par Eloïse Bouton opère un travail salutaire de déconstruction des clichés associant rap et sexisme, prouvant aux esprits binaires que le machisme est aussi bien présent dans le patrimoine de la variété française, de Michel Delpech à Michel Sardou, en passant par Julien Clerc. Mais bon, ne nous enflammons pas, le rap n’est pas pour autant le royaume de l’égalité hommes-femmes, et il n’en reste pas moins que les effectifs du rap français seraient loin d’être prêts, si demain un(e) ministre de la culture avait l’idée saugrenue d’imposer une parité stricte, parmi les artistes de rap.

D’ailleurs, Chilla bouscule les clichés, à plus d’un titre. On le sait, l’art reflète la réalité, mais quand la réalité copie l’art, on se retrouve parfois dans des boucles qui n’ont plus rien de vertueux pour la créativité artistique. Ni du ghetto ni du Gotha, Chilla est issue des classes moyennes péri-urbaines, a grandi dans le Pays de Gex, entre le Jura et le lac Léman. Baignée dans l’ambiance d’une famille de musiciens amateurs, elle a suivi des cours de violon pendant douze ans au Conservatoire, avant de rompre avec l’académisme. Elle a alors seize ans, quand elle plonge dans le rap, s’initiant à l’écriture et au freestyle avec sa bande de potes. Après quelques premières parties de concert ici et là, Tefa, qui la voit rapper chez Skyrock, invitée par Bigflo et Oli, va déceler chez elle suffisamment de talent pour lui proposer de collaborer. Chilla semble consciente des pièges qui l’attendent, et ne va pas être déçue par une petite partie du public, se lâchant dans des commentaires misogynes à son encontre. Et comme l’attaque est souvent la meilleure défense, elle a fait de “Si j’étais un homme” un premier single percutant. Peut-être un update du tube de Diane Tell, qui dans les années 80, portait le même titre. Mais Mareva Rana joue dans un registre bien différent: un peu plus énervée, comme à la hauteur d’un ras-le-bol dopé au hashtag #balancetonporc. Ici, le renversement de perspective ne fait pas dans la minauderie contemplative, mais davantage dans le stimulant énergétique, par un clair renversement des rôles sociaux assignés par le genre. On pourra y trouver matière à penser, qu’on se soit ou non comporté un jour comme Harvey Weinstein. Dans la foulée de la sortie de ’Karma‘ le 10 novembre, le thème des relations hommes/femmes a d’ailleurs inspiré un titre en forme de prolongation, révélé à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, et appelé simplement “Balance ton porc”, répondant aux tristes commentaires virtuels de tristes individus.

Mais revenons-en à l’objet de cette chronique. Après “Si j’étais un homme”, Chilla poursuit avec un “Aller sans retour” qui donne plus de légèreté à son flow, avec toujours un rap chanté, qui prouve sa capacité à rapper tout en suivant une ligne mélodique qui se marie harmonieusement avec la musique. Sur “Millionaire” en duo avec Sofiane, elle kicke davantage. A l’écoute de ce morceau, on se dit que le son de Chilla gagnerait peut-être à devenir plus rugueux. Le refrain répété en écho a des tonalités un poil trop aseptisées, abîmant légèrement un morceau bien construit. “Moral” et “Trouble” sont des petits trésors de confidence intimiste, dans lesquels Chilla donne la meilleure dimension à son écriture, sa capacité à toucher l’auditoire. Sur “Sale chienne”, un des morceaux les plus réussis, elle trouve un bon équilibre entre rap et phases chantées. “Je viens de nulle part” est une belle parenthèse, “Carpe Diem” une belle ballade punchy avec ses références à Game of thrones, tandis que sur “Tant pis”, elle démontre une fois de plus qu’elle s’en sort très bien quand elle limite le chant au refrain, et kicke pleinement. La production musicale a visiblement fait l’objet d’une sérieuse direction artistique, si l’on prend en compte le fait que pas moins de sept beatmakers ont réalisé les sons: Matou, qui est aussi son dj, Ari Beats, Zeg. P, Cello, Seezy, L’adjoint, Coolax. En effet, le son a une couleur homogène, très harmonieuse. On regrettera peut-être certains excès d’effets un peu trop édulcorés par moments, mais l’ensemble est néanmoins fluide.

En point d’orgue du ep, le titre “Chico” qui rend hommage à son père décédé pendant qu’elle était adolescente, est un véritable bijou. Plein de pudeur, le texte dégage une force tranquille, grâce à une interprétation nuancée. L’ep de 10 titres est au final un bel ouvrage, un premier essai réellement prometteur, qui donne envie d’entendre la suite des événements. Ce qui est sûr, c’est que Chilla a des qualités vocales qui ouvrent sa musique sur un spectre large. Au final, on se dit que sa grande technicité vocale lui donne un spectre très large, au vu de la distance qui sépare un “Lettre au président” (sorti il y a plus d’un an) au style variété, d’un morceau comme “Sale chienne”. Si cette versatilité est clairement un atout dans l’époque actuelle, elle peut aussi dérouter certains auditeurs, attendant un style plus marqué. Chilla est clairement bien entourée, avec Tefa et son label auprès duquel elle peut croiser des emcees de la stature de Kery James, Sofiane ou encore Youssoupha. Elle qui a fait quelques émissions de télé où elle a aussi pu entendre les conseils de Joey Starr (dans Talent Street), peut-être qu’elle devrait être à l’écoute de tous ces aînés dans le rap jeu, ou peut-être pas plus que ça, qui sait? En tout cas, elle a suffisamment de feu pour qu’on ait envie de continuer à l’écouter.