Il y a trois mois de cela, le rappeur masqué de la 75e session, Népal, nous quittait dans des circonstances indéterminées. Alors en pleine préparation de son premier disque, son entourage s’est chargé de peaufiner cette dernière pièce maîtresse. Sous le nom de « Adios Bahamas », le projet posthume veut nous émouvoir et nous abandonner entre le sentiment de satisfaction et le regret d’un homme disparu.

Après une longue période dans l’ombre arpentant les bancs du crew parisien de la 75e session, le rappeur Népal avait réussi à atteindre un nouveau palier en terme de popularité avec son titre Rien d’spécial. S’en suit alors de grandioses apparitions dans les projets de ses compères comme Nekfeu ou Lomepal alors au top des charts. De ce fait, il était temps pour lui de laisser sa marque parmi les grands avec un premier album. Loin du culte de la personnalité, il ne laisse parler que son art à travers ses paroles, ses instrumentales et seuls quelques visuels venants épouser sa musique. Ayant quitté ce bas monde, voici les dernières notes qu’il nous livre, celles qui forment notre jugement final.

Ici, la ligne directrice de l’artiste ne change pas : une cover aux couleurs d’un vieux parchemin, « Adios Bahamas » écrit à l’encre noire et un hypothétique Népal dissimulé sous une tunique pâle, dos à nous. Tout comme cette pochette, c’est une ambiance lancinante et rêveuse qui nous attend, ne pouvant que faire écho avec la situation actuelle. Mais avant l’écoute, il est quelque peu difficile de se mettre en condition. Quelle est la meilleure posture à prendre face à une œuvre sans propriétaire ? Avons-nous le droit de faire preuve d’objectivité ? Finalement, ces nouveaux titres appartiennent-ils encore à ce monde ou sont-ils la propriété des cieux ? Quoi qu’il en soit, quelques paragraphes doivent être écrits, ne serait-ce que pour étendre l’héritage de Népal à un plus large public.

Mais à ce moment-là, une peur s’empare de l’auditeur : « suis-je en train d’écouter la maquette originale ou bien celle-ci a été remaniée par des proches, offrant un produit impersonnel aux pièces manquantes ? ». Adios Bahamas était dans les tuyaux depuis un bon bout de temps et sa date de sortie était déjà programmée pour ce début d’année. Après avoir étouffé cette question, notre esprit est plus serein et prêt à se plonger dans la poésie argotique de Népal. Celle qui a façonné son image et lui aura permis d’avoir une légitimité dans le paysage du rap francophone. S’ajoute à cela une vision spirituelle qu’il développe dans ses 16 mesures, loin de la mentalité hédoniste et égoïste, n’écoutant que son cœur amoché. Il y déroule l’histoire d’un homme humble, remplit d’humilité, qui doit se confronter à un monde où des parasites rampent sur le sol, s’agrippant à ses jambes pour l’entraîner dans un mode de vie dicté par les flux monétaires. Ce schéma de pensée pourrait s’appliquer à n’importe qui, et l’absence de visage à poser sur le nom de Népal rend ce récit universel.

L’album prend alors la forme d’un factum qui doit tomber entre les mains d’un maximum de personnes. Car si l’on comprend rapidement les intentions derrière cette œuvre, c’est en s’attardant sur chaque ligne de texte que l’on peut s’imprégner complètement du message et y voir les inspirations. On retrouve la culture Nippone, si importante pour le rappeur, à travers des interludes japonaise comme l’« Opening » résumant l’épopée de Népal sous forme d’un « Dans l’épisode précédent… ». S’ajoute à cela des influences en provenance de Memphis dans les samples gras sous codéine rythmant les refrains mélancoliques. Car, comme à son habitude, c’est une vision quelque peu pessimiste que nous conte le rappeur masqué. Il affiche un regard renfermant une colère viscérale face à ceux défilant dans les couloirs meurtris d’une ville sans âme. Cette idée de n’être plus qu’un zombie acceptant le décor qu’on lui impose. Le titre « Trajectoire » en est le parfait exemple, où il faut prendre gare à ne pas se complaire dans un système, et donc toujours le remettre en doute. Sous un Boom Bap classique infusé de sample vocaux japonais, Népal parle autant à l’auditeur qu’à lui–même, se rappelant de ne pas se laisser amadouer par les beaux artifices qu’on lui montre.

Mais l’artiste ne s’enferme pas dans un style unique, quitte à en décevoir plus d’un. En effet, une grande majorité des titres tirent vers des ballades chantonnées. Que ce soit sur une guitare sèche dans « Crossfader » ou par un beat trap accompagnant un Népal autotuné dans « Là-bas », il se détache de sa rigidité musicale pour laisser place à une direction plus « pop » sans abandonner ses lyrics revendicateurs. On peut aussi citer « Sundance » à la production argentine et aux citations Sartiennes à coup de « Puisque l’enfer c’est les autres ; pourquoi vouloir faire comme les autres ». Toujours dans le même style, son compère Doums, avec qui il a formé le groupe 2Fingz, l’accompagne sur « Millionnaire » aux nappes flottantes. Mais il n’est pas le seul à s’immiscer dans son monde car on y retrouve tout l’entourage du rappeur. On passe par l’une des stars du rap qu’est Nekfeu et par des invités plus modestes mais tout aussi talentueux comme Sheldon, membre de la 75e Session ou encore Di-Meh venu éparpiller ses ad-libs énergiques dans « Ennemi Pt.2. ». 

Mais hormis le titre « Sans voir » au côté de 3010 aux drums claquants se concluant par un riff de guitare étendu, on pourrait reprocher au disque de ne pas être assez intrépide en ne s’aventurant pas dans des terrains si inconnus. Outre quelques moments plus mélodieux qu’à l’accoutumée, nous restons face à une maigre prise de risque. A côté de cela, on apprécie cette volonté qu’il a de s’accrocher à ses principes spirituels avec une vision du monde qui est guidée par les morales bouddhistes pour atteindre cette « légèreté de l’être ». De ce fait, certaines lignes bénéficient d’une deuxième lecture offrant à l’œuvre un souffle plus puissant. De plus, on constate que le disque fut confectionné dans des conditions sereines, loin de la mer mélancolique du deuil. On ressent un répit chez lui contrairement à la mixtape « 444 nuits » sortie quelques années auparavant se voulant plus nocturne. Finalement, c’est un faisceau lumineux qui dirige le projet, nous prouvant qu’il aura acquis un certain réconfort dans son mode de vie marginal à l’encontre des mœurs.  

Pour autant, sommes-nous en droit de juger une œuvre qui n’appartient plus à ce monde, ou du moins qu’est un artefact enfoncé dans le sol moite qui restera éternellement le premier et dernier album de Népal ? Alors oui, nous avons le droit de nous faire un avis sur le projet mais force est de constater qu’un goût amer nous reste dans la bouche, une frustration de ne pas avoir apprécié tout son potentiel car parti trop tôt. C’est avec un regard déchu qu’on écoute l’œuvre, presque prêt à se munir d’un daruma pour effectuer un vœu en l’honneur de l’une des plus grandes figures du rap français de cette décennie, partie bien évidemment trop tôt.