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Espiiem fait partie des artistes qu’on peine à définir. Bien que le public rap aime ranger les rappeurs dans des cases, dans des styles bien particuliers, lui repousse ses limites, s’aventure hors des sentiers battus, pour sans cesse renouveler son art. Avant de sortir ce premier album, Noblesse Oblige, il avait distillé pas moins de trois projets (Été à Paris, Haute Voltige et Cercle Privé), assez éclectiques.

C’est lors du concert coup de cœur organisé par le Ninkasi que nous avons discuté avec Espiiem du chemin qu’il a parcouru avant d’arriver à cet accomplissement, Noblesse Oblige.


C’est un peu tôt pour en parler, 4 jours après la sortie, est-ce que tu es content des retours que t’as eu ?

Espiiem : Les retours sont bons, très bons pour la plupart même tous très bons parce que les gens ne prennent pas la peine de te dire que c’est pas bien quand ça l’est. Ils n’ont pas de temps à perdre avec ça. Tous les retours que j’ai sont bons, positifs auprès des gens qui me suivent depuis longtemps et même par rapport à des personnes qui arrivent donc c’est chant-mé !

 

Dans une interview pour Konbini en 2013, suite à la sortie de Haute Voltige, tu avais dit que tu portais une importance particulière à la scène. Ce soir tu commences la tournée Noblesse Oblige. Comment tu as préparé ça ? Comment tu le sens ?

Espiiem : On a préparé ça avec Matou (DJ) et Ynnek (rappeur/backeur). Ça fait longtemps qu’on fait des concerts, tout au long de l’année on en fait, par ci, par-là, ça nous permet d’étoffer ce qu’on a déjà. Là il y a l’album, on ajoute de nouveaux morceaux et donc ça donne un truc encore plus dense et ça renouvelle le set. On garde une base mais on l’étoffe à chaque fois. Ynnek lui apporte pas mal d’idées sur l’aspect scénique et Matou par rapport aux effets, etc. Tout se complète bien. C’est comme ça qu’on aborde le truc.

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Maroquinerie vendredi ?

Espiiem : Maroquinerie, voilà, à la maison. C’est mon concert unique à Paris pour Noblesse Oblige, on mélange des trucs qui sont vachement taffés au préalable, mais chaque scène est différente. On a un truc de spontanéité pour chaque concert. Avec Ynnek on s’est connu dans les open mic et donc on a cette connaissance de l’imprévu, c’est un truc qui nous fait kiffer. On ne veut pas avoir quelque chose de trop millimétré sinon on s’ennuie. Donc y’a toujours quelque chose d’imprévu, il se passe toujours des trucs. C’est ce qui ressort au final et c’est ce que les gens retiennent le plus. Il y a soit un problème, soit autre chose, nous on arrive à en tirer partie.

Avec Ynnek, à Clermont-Ferrand, ils nous avaient coupé le son avant la fin du set.

Ynnek : Ils voulaient nous couper le son avant la fin du set.

Espiiem : Ils voulaient (rires). Ynnek il a poussé une gueulante et on continuait à chanter sans le son. Du coup avec nous et la pression du public le truc s’est remis en place on a continué jusqu’à la fin et sans problème. Ynnek c’est-à-dire qu’il était à la fois sur scène en même temps il embrouillait le mec qui disait « Ouais c’est fini ! » alors que c’était pas du tout fini, tu vois, c’était pas prévu comme ça. Donc il y a une partie très marrante.

 

Concernant ton travail sur l’album, tu aimes bien œuvrer hors des sentiers battus, tes instrumentales en sont la preuve. Est-ce que tu pourrais nous en dire plus sur ceux avec qui tu as collaboré, que ce soit Chilea’s, High Klassified, ou encore Astronote.

J’ai collaboré particulièrement avec Astronote qui est un producteur Orléanais et qui est dans un groupe qui s’appelle Forty Fivers où il y a AAyhasis et Chilea’s. Ce sont eux qui ont fait 90% de l’album. T’as quelques instrus, trois ou quatre qui sont venues d’autres producteurs. Il y a Suprématie, Money par Nino Ice, High Klassified et Planet Jizza. Donc voilà y’a quatre instrus qui sont venues d’autres producteurs et même ces instrus-là ont été retaffées par Astronote et les Forty Fivers. Astronote a donné le fil conducteur, de bout en bout.

 

15 titres, 4 featurings, comment choisis-tu tes feats ?

Comment se font les feats ? Au feeling, vraiment. Deen on se fréquente vraiment souvent, Esso pareil, on est ensemble depuis le lycée. Ynnek on a commencé ensemble on va finir ensemble, donc c’est obligatoire que sur le premier album il soit là. Ça se fait au feeling, il n’y a rien d’intéressé, en se disant « lui on ne le connaît pas trop, on va essayer ». Et je pense que ça se ressent. Je ne voulais pas me mettre de frein, ni de barrière.

 

Comme tu le disais dans l’ABCDR du son, tu as beaucoup voyagé durant la conception de cet album. Qu’est-ce que t’as apporté ton exil à Montréal ou même à Orléans que ce soit en termes d’influences, sonorités ?

Espiiem : Qu’est-ce que t’en dis toi Matou ? Il était avec moi à Montréal. On est parti ensemble pour faire des concerts.

Matou : On écoutait avant de partir là-bas tout ce qui se faisait dans le coin, on connaissait bien le travail de High Klassified avec Momo, il avait déjà travaillé lui pour Pôle Position, même sur Haute Voltige. Nous on kiffait la vibe qu’ils avaient là-bas, on est arrivé et on s’est senti à l’aise.

Espiiem : Même Matou il est sur un label montréalais donc c’était vraiment un vibe qui nous parlait, qui nous plaît. Pendant qu’on était là-bas on écoutait Tory Lanez qui vient pas de Montréal, mais de Toronto. Même là encore on écoute des artistes de là-bas donc on baigne un peu dans ce truc-là. Donc se retrouver à cet endroit-là, alors qu’on écoute de la musique de ce pays-là, c’était parfait.

Matou : Pour commencer le travail sur l’album, là-bas, c’était vraiment l’idéal.

Espiiem : Et le nom du label de Matou c’est Cotton Club.

 

On sent une réelle cohérence entre tous les morceaux de l’album, une ambiance. Comment tu as travaillé tout ça avec ton équipe ?

Espiiem : C’était un parti pris de base. Je leur ai expliqué que ce que je voulais, contrairement aux autres projets qui sont des patchworks de plein de morceaux, une prod par ci, une prod par-là et après t’essayes que ça fasse un fil conducteur à l’oreille. Là je voulais qu’Astronote fasse tous les arrangements. C’était prévu de base. Il savait qu’il allait avoir une charge de travail conséquente parce qu’en plus de ses prods, il fallait qu’il arrange les autres pour donner le fil conducteur. Donc ça c’est fait comme ça. Après je donne toujours des directions, enfin plutôt des pistes. Je dis par exemple que j’aimerai bien des cuivres là, ou de la guitare là, ou des cordes et eux transforment les idées en choses concrètes.

 

Quelles ont été tes inspirations pour cet album ?

Espiiem : Pendant la conception de l’album j’écoutais pas mal Tory Lanez, j’écoutais un mec qui s’appelle Derek Wise qui est de Toronto. Je ne sais pas trop ce qu’on écoutait à cette période, Matou tu te souviens ?

Matou : On écoutait Bryson aussi.

Espiiem : Bryson Tiller, exactement.

Ynnek : Le gars que t’es allé voir en concert à Montréal là.

Espiiem : Ouais, c’est Tory Lanez. Du rap chant, un peu des deux c’est ce que j’écoutais.

 

Tu sors des clips au compte-gouttes, le visuel est toujours travaillé. Quel est ton rapport à l’image ? 

Espiiem : J’ai la chance de travailler avec une seule personne pour mes clips, c’est Arsedi. Depuis un an je voulais vraiment travailler avec lui parce que j’adore sa patte et réciproquement il aime bien la musique que je fais. Du coup on sait que c’est lui qui va tabler sur tous les clips. C’est ce qui donne une cohérence je pense, au fil des clips. Pour les vidéos, je lui délègue totalement le travail. C’est-à-dire que moi mon savoir-faire, je pense, il est vraiment dans le son et dans la création de musique. Lui, je délègue tout ça pour qu’il puisse le convertir en images. Je lui fais une confiance aveugle à Arsedi. C’est lui qui donne les idées, les concepts et qui les met en place avec deux ou trois personnes, Antoine et Yohan qui donnent des idées. Arsedi s’imprègne des morceaux et les transforme.

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Tu ne donnes jamais de direction à suivre ?

Espiiem : Si elles le sont, elles sont très vagues. Ça va être : je le vois plus de nuit, de jour. Mais c’est un choix assumé. Je fais ma partie, tu fais la tienne et si je veux travailler avec toi, si je kiffe travailler avec toi c’est que j’aime ton travail de base. Donc je donne rarement de direction. Et lui il connaît bien ma musique et on se connaît même personnellement ce qui fait qu’il ne prend jamais de décisions aux antipodes de ce que je suis, ce que je veux véhiculer.

 

Dans le dernier extrait clippé, le titre éponyme de l’album, tu fais un parallèle avec plusieurs disciplines ou situations et notamment la boxe qui est connu pour être « un art noble ». Qu’est-ce que tu aimes dans la boxe ?

Espiiem : Ce que j’aime dans la boxe mais dans le sport en général, c’est le fait de s’astreindre à une discipline de fou pour pouvoir se dépasser et arriver aux objectifs qu’on s’était fixés. Il y a Ynnek dans le clip. Ynnek c’est un boxeur, un combattant. Tu vois il y a Ynnek dans le clip, c’est un boxeur, un combattant (rires). Je le vois taffer de malade, il s’entraine tous les jours, il court tous les jours, il se bute. C’est ça qui me plaît. Personne ne l’oblige, enfin je parle pour toi (Ynnek), on dirait que je suis son agent (rires). Personne ne l’oblige à le faire, et s’il ne le fait pas ben il perd. Il se bute tous les jours, travaille, travaille, travaille. C’est ce qui me plait la discipline. Taffer pour être le meilleur.

 

A mon sens, tu es un des artistes qui aborde la gente féminine de la meilleure des manières (On est deux, Elle Moi, Darling). Qu’est-ce qui t’inspire?

Merci c’est gentil, c’est cool que ça te plaise. Quand ça parle de meufs dans le rap, ça part en mode gros refrain chanté un peu balourd. C’est juste une situation très simple, dans “Darling” en l’occurrence, la routine dans le couple qui peut arriver à tout le monde. Si je le fais c’est que ça me parle à moi et de plus c’est une situation vécue. Ça reste un truc que je considère sincère et intègre parce que c’est fidèle à ce que moi je vivais au moment où je l’ai écris. Tu es avec ta meuf depuis longtemps mais tu t’habitues trop et tu ne profites pas à sa juste valeur de la personne avec qui t’es. C’est des morceaux beaucoup plus compliqués à faire, c’est plus simple de faire un ego-trip tout vener, etc. Quand tu parles de meufs, tu parles de choses qui sont sincères, c’est des cordes beaucoup plus sensibles. Tu donnes de ton émotion, c’est des choses casse-gueule mais quand c’est bien fait c’est beaucoup plus percutant. Un morceau sur les femmes distillé dans un album ça apporte une cohérence. On n’est pas que des mecs bourrins ou des lovers, on est fait de plein de choses différentes et c’est ce qu’on voulait mettre dans l’album.

 

Tu dis aussi donner une grande importance à la musicalité (tu as notamment longtemps évolué avec The Hop), on retrouve Sango aux chœurs sur de nombreux morceaux, tu t’essayes au chant. Est-ce que tu pourrais nous parler de cet aspect-là dans ta musique ?

En fait de projet en projet ma technique à evolué. Par exemple dans le morceau “777”, il y a un début un peu chanté “Je suis constamment sobre dans mes concerts, sobre dans la ture-voi“. Avec Ynnek on est toujours dans un truc de repousser nos limites jamais s’ennuyer, si on fais toujours les mêmes techniques de flow et les mêmes techniques d’écriture ça n’a pas de sens, c’est comme si on était à l’usine. On est toujours à la recherche de nouvelles choses.

Je te prends cet exemple-là parce que c’est du chant, et que le chant est une corde que je veux développer. J’ai fait du rap de là punchline, je pense qu’on sait bien le faire, j’essaie juste d’apporter une touche supplémentaire avec le chant. Si tu regardes le deuxième couplet du “Langage codé”, c’est un mélange de rap et de chant. J’ai vraiment le sentiment de ne pas tourner en rond, de toujours apporter quelque chose de différent et d’intéressant au public qui me suit. Comme tu disais c’est comme la boxe faut toujours travailler, s’entraîner on n’y arrive pas comme ça en claquant des doigts.

 

La spiritualité, ton héritage culturel sont des thèmes que tu abordes assez souvent. Est-ce que c’est une force pour toi?

Bien sûr c’est une force de ouf, c’est ce qui fait partie de ton patrimoine, ce qui te constitue. Tu peux avoir un rapport à la transcendance, ça fait partie des choses qui me muent. D’un côté si j’en parle pas ça veut dire que je me renie moi-même !

 

Dans ton feat avec Veerus tu dis que t’as connu « la vie de luxe et la vie sans matériel ». Est-ce qu’après avoir connu les deux tu as une vision différente des choses ?

Bien sûr. Quand j’étais petit j’avais vraiment pas mal d’argent, c’était vraiment cool. Adolescent j’avais rien du tout : chaussure trouée et tout ce que tu veux. L’argent vraiment ça va, ça vient, quand t’as compris ça et que tu captes que c’est un moyen et pas une finalité t’es bien ! Tu peux vivre avec des mois plus difficiles, tu sais que quoi qu’il arrive tu te relèveras, enfin pour moi c’est comme ça que ça se passe. Il y a des personnes très différentes à ce sujet aussi. S’il n’y a pas d’argent je vais en faire, ce n’est pas un souci, et si j’en ai pas on va se débrouiller quand même ! On est des débrouillards c’est comme ça qu’on se constitue. Donc c’est pour ça que j’ai pas le fantasme de la Lamborghini par exemple, comme je t’ai dit l’argent c’est un moyen pas une finalité.

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Quelle différence notable pourrais-tu faire entre «Haute-Voltige» et aujourd’hui « Noblesse Oblige » ?

Une fois de plus c’est le fait que sur Noblesse Oblige j’ai vraiment fait un travail de bloc. C’est plus trop la réalité d’aujourd’hui car les gens vont moins s’attarder sur les albums comme avant. Maintenant la durée d’un projet c’est une ou deux semaines, même l’album de Dre “Compton” le truc que tout le monde attendait, ben au final au bout de deux trois semaines tu en entendais parler beaucoup moins car la consommation de musique a énormément changé. J’en ai conscience mais je suis vraiment habité par l’envie de faire de la musique qui me plaît et qui me parle, même si je sais que maintenant on va te demander de faire trois singles forts. Moi le parti pris c’était de faire un album fort et dense, que tu puisses écouter de la première à la dernière piste de façon cohérente. C’était vraiment important. Haute-Voltige se rapproche plus d’une mixtape pour moi.

 

Dans les différentes interviews que tu as données auparavant, tu disais que tu te construisais une identité en tâtant les différents terrains ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je pense qu’elle se complète et qu’elle évolue. Je ne pense pas l’avoir trouvé et limite je n’ai presque pas envie pour ne pas me dire “c’est ça que je veux faire”. Pour justement ne pas rester cantonné à un style particulier qui me plait. Ça me pousse à me lancer des défis, repousser mes limites en restant moi-même. Sans renier le passé, la musique que je fais aujourd’hui me correspond beaucoup plus par rapport à celle que je faisais à l’époque de Haute-Voltige.

 

Tu ne t’es pas cantonné au rap, ton album peut parler à des personnes qui ne sont pas familières avec ce style. Ne pas s’embourber dans un style est-ce que c’est ça la définition d’un rappeur en 2015, avoir plusieurs cartes sous le coude ?

Je pense car le public lambda aujourd’hui aime bien coller des étiquettes aux artistes, car les gens n’ont pas de surprise et ça marche. Mais une fois de plus, je ne suis pas rentré dans la musique pour faire plaisir, ni pour faire comme un travail à l’usine. Je persiste sur le fait de repousser les limites, donner de la musique de qualité, ne pas faire de calculs car sinon tu fais de la communication ou du marketing à mon sens. La musique c’est vraiment quelque chose qui me parle et auquel je crois.

Crédits Photos : Chloé Ciccolo