La néo-variété française est-elle soluble dans l’imaginaire rap ? La récente collaboration entre The Pirouettes et Hyacinthe, sur l’album du dernier cité, tout en vocalises eighties sur productions actuelles, a démontré qu’en effet, une nouvelle vague de paroliers puisent dans une musique «urbaine», qui si elle est encore considérée pour beaucoup de chanteurs de variétoche comme l’Antechrist musical, s’impose peu à peu comme une nouvelle matrice créative.

S’engouffrant dans ce vortex, le jeune chanteur Eddy de Pretto a sorti, le 6 octobre dernier, son dernier EP, «Kid», un projet aussi concis que précis, 4 titres en tout et pour tout.

L’incroyable promotion des médias mainstream vis-à-vis du projet (en gros, le trio Les Inrockuptibles- Konbini- Quotidien), toujours les premiers à défendre le rap quand ça n’en est qu’une version détournée, viciée ou légitimée, ne doit pas être un répulsif pour qui voudrait jeter une oreille attentive à ce très bel objet, projet fondateur, espérons-le, d’un artiste touche-à-tout, talentueux et éclairant.

Treize minutes à peine comme première pierre de l’édifice de Pretto : à l’heure des projets longs comme le bras, où les chansons s’égrainent comme des chapelets, l’une recouvrant immédiatement l’autre, la concision chirurgicale de KID fait un bien fou. D’autant plus que la joie n’irradie pas cette œuvre mélancolique. Les quatre pistes du projet évoluent toutes dans un même plan de la désillusion, du simulacre, de l’apparence. Jeune homme de son temps, produit de son environnement, Eddy de Pretto a la jouissance triste, la fièvre au corps mais l’ébullition sourde. Dans la «Fête de trop», ces soirées parisiennes vaniteuses deviennent le symbole d’une vie d’apparat qui mange ses enfants, les zombifient, et où le narrateur se complaît, conscient des enjeux mais engourdi par le tourbillon festif. Faire la fête comme tout le monde, pour oublier sa condition, pour panser ses plaies : ces thèmes, quasiment des lieux communs, trouvent une belle résonance dans la bouche d’Eddy, à travers une rhétorique précieuse, parfois un peu roborative, mais émaillée de splendides visions (« Alors j’ai rempli ma panse avec de vives urgences/ Autant vives que ivres sur la piste de danse / J’ai ajusté mes pansements pour que mes saignements / Soient beaucoup moins apparents sur la piste d’argent »).

Dans cette élégance surannée d’écriture, les références françaises affluent, on peut penser à Nougaro, à Bashung, à ceux pour qui la création de nouvelles formes de dire comptaient autant que dire. Il est donc d’autant plus incroyable de sentir pourtant une attraction musicale très forte pour un certain rap, avec des productions iconiques (les cors de chasse de «Beaulieu», par ailleurs moment le plus fort du projet, tout droit sortis de Life of Pablo, en sont le parfait exemple). KID n’est donc pas simplement une carte de visite efficace, il est aussi un laboratoire d’expérimentation fécond, un projet qui évolue perpendiculairement à deux industries cloisonnées (le rap et la variété), et qui essaye, avec humilité mais détermination, à montrer que celles-ci sont étroitement liées, à en extraire les points convergents, pour créer une symphonie particulière, iconoclaste et libre.

Récemment, Eddy de Pretto a repris pour une émission de télé, une chanson de Jul, à la sauce variété. Bizarrement, la sauce prend cette fois-ci, aucune condescendance ne transparaît, de Pretto investissant les mots du rappeur marseillais plus que les récitant, goguenard. Preuve ultime, s’il en fallait une, que KID, dans sa porosité musicale, n’est pas un calcul, mais une volonté, un sacerdoce même. Preuve ultime, s’il en fallait une, qu’Eddy de Pretto, dans ses élégies de strass et de paillettes, tend à rapprocher autant que possible Jeanne Mas de PNL, à être un pont entre deux berges éloignées. Bonne chance à toi dans cette entreprise, kid.