Pierre angulaire de la scène Soundcloud lyonnaise depuis 2017, Izen – en référence à Heisenberg – en a produit une grande partie, de Jorrdee à Marty. Il en a même dépassé les frontières en collaborant avec Slimka, JMK$, Majdon Co, Luni Sacks ou encore Retro X. Beatmaker, DJ et réalisateur de clips, le parcours du gone incarne l’essence de la nouvelle génération : celle qui apprend à composer et mixer ses morceaux en observant des tutos Youtube, celle qui fait les choses avec envie, sans se poser de questions car comme le dit Ichon – avec qui Izen a déjà collaboré – Il suffit de le faire.

Fort d’un style reconnaissable, le producteur lyonnais s’attache à transposer des émotions à travers ses créations. Il possède une large palette musicale qui lui permet de coller à l’univers des artistes avec lesquels il travaille, aussi différents soient-ils. Izen est capable de chiner des samples renversants ; de produire des ambiances brutales et électriques ; ou encore des atmosphères aériennes et légères. Qu’il s’agisse de boom-bap, de trap ou de cloud, ses beats possèdent souvent une touche mélodique pouvant évoquer la nostalgie, le chill ou même la rage. Quoi qu’il réalise, le hochement de tête est souvent imparable.

Pour mieux connaître le jeune parcours de cet artiste très prolifique qui maîtrise tout son processus créatif, nous nous donnons rendez-vous proche de l’Opéra de Lyon. Avant d’aller discuter sur la terrasse du Perko Café, sur les pentes de la Croix-Rousse.

Quand as-tu commencé le beatmaking et quel a été le déclic ?

Je faisais de la guitare et du piano quand j’étais petit, puis j’ai commencé à faire du beatmaking en 2009, en voyant une vidéo, sur Youtube, où un mec reproduisait une instru de Dr. Dre.

Quelles sont tes influences musicales ?

Un peu de tout, beaucoup de ce que m’a fait écouter ma mère, des choses comme 2001, Moby, Manu Chao, Depeche mode, The Prodigy, Massive Attack, les Fugees, Mc Solaar, Suprême NTM, “The Massacre” (50 Cent), “l’Ecole du micro d’argent”…

Et en terme de producteurs ?

Dr. Dre pour son souci du détail, Timbaland pour ses textures. Il y a aussi Southside, Cardo, WondaGurl… Il y a plein de beatmakers qui sont chauds et qui possèdent leur propre sauce.

Comment t’es-tu connecté à autant de monde dans le rap lyonnais et même au-delà, de Marseille à Genève ?

A l’époque, j’envoyais des prods en mail, mais ça n’a pas trop marché. Pourtant certaines fois j’ai eu des réponses de grosses têtes, mais ça n’avait pas abouti sur des sons ou ça n’était pas sorti. Du coup, après ça, j’ai carrément changé ma manière de faire en contactant directement les artistes pour enregistrer chez moi. Surtout en 2017, quand il y avait une effervescence autour de la scène Soundcloud, tout le monde se rencontrait et se connectait facilement.

Comment travailles-tu avec les artistes ?

Tu peux envoyer une prod, le gars pose dessus et fait son truc tout seul. Mais quand t’enregistres directement avec l’artiste, le processus créatif est différent : il y a un vrai échange d’idées, je crée l’instru en live et on part dans le même mood. Et vu que je les enregistre, j’hésite pas à leur dire s’il faut poser de telle manière ou non. Quand je bosse sur une track, j’essaie toujours de me mettre au service du morceau, afin qu’il en sorte la meilleure version possible.

Quand tu fais une prod, tu as des habitudes ? Qu’est-ce qui t’inspire ?

Tout m’inspire, que ce soit la musique ou la vie en général. Après pour faire une prod, j’ai jamais la même formule, ça se fait au feeling. Je commence pas toujours par le beat ou la mélodie, ça dépend du mood.

Est-ce que quand tu fais une instru tu te dis « celle-là j’vais aller jusqu’au bout », ou alors « celle-là je vais la jeter ». Tu bosses vite une instru ou tu reviens dessus ?

Je jette jamais mes prods. En gros ça dépend : quand j’veux aller vite et en faire plusieurs en une journée, je fais l’instru et dès que j’ai une boucle efficace et bien travaillée, je m’arrête là. Parce qu’après il suffit juste de faire la structure et ça glisse. Ça peut mettre cinq ou quinze minutes, mais des fois j’peux mettre ma vie aussi et passer des journées entières sur une prod, donc ça dépend. 

Selon toi, quels sont les ingrédients essentiels à une instru ?

Une bonne mélodie qui a une texture et, surtout, un bon beat. Il faut qu’il soit bien mixé et qu’il tape bien. C’est le plus important.

Sur Lyon tu fais pas mal de DJ Sets et tu fais même DJ pour des rappeurs qui viennent d’autres villes. Comment ça s’est fait ?

Je me suis mis à mixer car j’en avais marre des DJ qui passaient des sons populaires que j’aime pas. J’avais envie de jouer les sons qu’on écoute et faire kiffer mes potes. Après, pour les connexions avec les artistes pour lesquels je suis DJ pendant leur show, ça se fait naturellement. Admettons, s’il y a un artiste avec qui j’ai déjà collab en concert à Lyon, s’il a pas de DJ il m’appelle. En 2017, quand Dimeh ou bien Francis Trash venaient sans DJ, je me suis improvisé DJ, j’ai même pas réfléchi.

Tu peux me raconter ta session d’enregistrement avec Ichon et Lcysta ?

De la plus simple des manières : on est allés à son concert au Ninkasi. Il a fait une grosse prestation et on est allés le checker en mode « tranquille, bien ? Beau concert. » Ensuite on est rentré chez moi. Et mon pote, Lcysta, a vu une story d’Ichon sur instagram où il disait qu’il n’avait rien à faire ce soir. Du coup il lui a écrit “on s’est check tout à l’heure, t’es chaud de faire du son?”. Aussi simple que ça. Il est venu, on s’est posés, on a échangé. Après je me suis direct mis à faire la prod. Ichon et Lcysta ont discuté et se sont donné un thème, ils ont rappé et voilà.

Sur Agressive distorsion, tu développe des instrus plus brutales que celles présentes sur tes projets solo et qui sont davantage cloud.

En gros, j’essaye de faire des projets homogènes. Toutes les prods d’Agressive Distorsion auront une couleur particulière, avec de la distorsion. Cloud 16, c’était plus un mood d’été. Le prochain projet n’est pas dans le même délire, mais ça reste ma patte. Et en vrai, le style que j’aimerais développer, c’est plus celui d’”Agressive distorsion”.

Pour le deuxième extrait d’Agressive Distorsion, Aquarium, sorti en mars dernier, t’as invité Majdon, avec qui tu as l’habitude de bosser et Slimka, avec qui tu signes ta première collaboration officielle. Comment s’est faite la connexion ?

Pareil, avec Slimka, la connexion s’est faite toute simplement : j’arrive à Genève chez mon gars Sawmal et il était avec Slimka. On est allés au studio de Sawmal, à la ML. Il y avait Majdon aussi, on s’est posés et on a fait direct deux sons ensemble. Moins il y a de réflexion et de calcul, mieux c’est. Il faut mettre les gens dans un bon mood et après tout se fait naturellement au moment présent. 

Quand tu fais des instrus, tu composes ou tu sample ?

Je sample beaucoup en vrai, mais après avec les histoires de droit, c’est mieux de composer tu vois. Concrètement, c’est mieux la compo car tu crées tout à partir de rien, mais je vais pas m’arrêter de sampler car j’aime trop le grain et l’émotion que ça apporte.

Quand est-ce que t’es arrivé à maîtriser ton style ?

Je pense pas l’avoir maîtrisé, je le travaille encore. Mais ça s’est fait naturellement. D’ailleurs quand je repense à mes premières prods, c’était vraiment vite fait… Après c’est par rapport à mes goûts, c’est une fusion de tous les moods qui me plaisent et ça donne ça. Je sais pas à quel moment je me suis rendu compte que je commençais à avoir ma patte, mais j’y travaille. En vrai, en 2016/2017, je créais déjà un peu mon délire et là je suis en train de le perfectionner.

Sur Agressive Distorsion, il y aura combien de titres et d’invités ?

Il y aura une bonne dizaine de titres et treize invités avec qui j’ai déjà fait du son pour la plupart.

On sent une évolution dans ton mixage, comment tu progresses ?

J’ai beaucoup appris sur internet, tout seul. Aussi en rencontrant et en échangeant avec des ingés sons. Il faut apprendre à remettre en question sa manière de mixer pour level up.

Comment s’est faite la rencontre avec Retro X, sachant que vous avez créé une vraie connexion, tu produis une bonne partie de ses nouveaux projets ?

J’ai écouté son morceau “Etho”, je lui ai envoyé un message vidéo et je crois que le soir même, il était chez moi. On a fait Subaru Rouge et deux autres morceaux. 

 

 

Et vous avez créé une vraie relation artistique car tu as produit une bonne partie de ses deux dernières mixtapes.

Vu que je fais enregistrer les artistes, il y en a certains avec qui il y a une bonne alchimie, et ça peut aller très vite pour faire un morceau. Et Retro fait partie de ces artistes-là. Il a une approche un peu cainri, Jorrdee aussi. Dès que je mets le son ils posent un freestyle en yaourt. Il y en a qui ne parlent pas et écrivent de leur côté, alors qu’eux, tu vois direct à quoi ça va ressembler.

Tu fais des clips aussi ?

Quand je suis avec mes potes je suis tout le temps en train de prendre des photos ou filmer. J’ai accumulé énormément de contenus, des gigas de dossier. Je vais peut-être en sortir un format archive… c’est juste pour la passion de l’image. Mon père en a fait aussi.

T’as des objectifs dans la musique ou au-delà?

Avoir plus de visibilité. Il faut bien taffer et après, en général, les retombées sont à la hauteur. Pour l’instant je ne me suis pas donné à 100%

Tu penses rester à Lyon ?

Je vis et j’ai grandi ici, mais en ce moment je bouge un peu de partout. Il faut rencontrer des gens, changer d’air et routine. A Lyon on a fait le tour, c’est mieux de découvrir de nouvelles choses. J’aime voyager donc si je trouve un endroit où je me sens grave à l’aise, je pourrais m’y installer.

Pour finir, quel est ton album intemporel ?

Fugees – The Score.