Originaire du “pays des hommes intègres”, Joey le soldat est un rappeur tout juste trentenaire, qui apporte un peu de fraîcheur à notre oreille. Alors qu’il débute une tournée européenne passant par l’hexagone mais aussi par l’Espagne, la Belgique et la Hollande, je suis allé à sa rencontre, pendant son passage dans la capitale. Echanges autour de son rap, clairement ancré dans son contexte social de fabrication. 

S’il est le petit-fils d’un tirailleur, Joey le soldat n’a rien d’un militaire. Les seules balles tirées par ce diplômé en lettres modernes sont vocales, tout ça avec le “flow Sankara”, du nom de l’illustre président du Burkina Faso, assassiné en 1987. Issu d’un quartier populaire de Ouagadougou, Tanghin, au secteur 23, c’est derrière le micro qu’il a trouvé à s’employer. Vainqueur d’un concours de clash en 2009, il rencontre un aîné au micro, le rappeur Art Melody, avec lequel il va former le groupe Waga 3000. C’est aussi par son intermédiaire qu’il rencontre les bordelais du label Tentacule records, devenus des compagnons de route, puisqu’il sort déjà son troisième projet avec eux.

Alors que nous prenons place sur le banc d’un square parisien, Joey me raconte qu’il a découvert le rap au contact de ses grands frères, écoutant les sons d’NTM, d’IAM ou encore du Wu-Tang Clan. En ce qui concerne le rap ouest-africain, il cite les incontournables Positive Black Soul et Daara-J, qui ont ouvert la voie. Séduit par la notion d’engagement et de combat dans le rap, il n’envisage pas autrement cette musique: “J’essaie de mettre ma musique au service de la société. Faire en sorte que mon message soit utile à la société. Y a d’autres thèmes, mais à la base faut prendre position”. Quand Joey déclare: “chez nous on dit “si tu fais pas de politique, la politique elle te fait”, je me crois presque être revenu dans les années 90. Une variante du fameux  “si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupe de toi”, pas si courant dans le discours des rappeurs français tenant actuellement le haut du pavé, et rappelant davantage une tonalité révolutionnaire plus fréquente à l’époque d’un morceau comme “Shoota Babylon” d’Assassin.

Si comme Vald, il nous demandait s’il était le produit de son environnement comme Mac Tyer, on lui répondrait sans hésiter par l’affirmative. Sans doute l’histoire récente du Burkina Faso compte beaucoup dans le contexte dont est issu le rap du soldat. Après 27 ans de règne à la tête de l’Etat burkinabé, Blaise Compaoré a fini par quitter le pouvoir, sous la pression de la rue, fin 2014. Alors qu’en France on débat à longueur de tweets pour savoir s’il est sage ou non d’écouter la rue, au Burkina les événements ont tranché d’eux-mêmes. Au cours d’une année 2015 difficile, la transition démocratique a été victime d’un coup d’Etat militaire le 16 septembre 2015. Il tiendra à peine une semaine, le temps néanmoins de réprimer durement une nouvelle insurrection populaire. Mais c’est bien-celle ci qui ramènera le régime burkinabé vers un processus démocratique. C’est le moment choisi par Joey le soldat pour sortir “Jeudi noir”, qui raconte la résistance face au “coup d’Etat le plus bête du monde”. Un rap sur la brêche, qui fait corps avec la société où il émerge, bande-son du coup de “balai citoyen” (du nom d’une association qui a joué un grand rôle dans le départ forcé de Blaise Compaoré). Voué à décrire la vie du peuple, celui de Waga 3000, tel le nom que Joey et son acolyte Art Melody ont donné à leur association, donnant naissance à un album en 2012. Un nom en forme de pastiche du quartier d’affaires Ouaga 2000, qui abrite l’élite de la capitale. Un rap clairement burkinabé, et en prise directe avec le mouvement social, dédiant ses morceaux à des personnalités engagées comme Norbert Zongo, journaliste lui aussi assassiné dans des circonstances politiquement troubles. Le premier album de Joey, “La parole est mon arme”, sorti en 2012, lui est dédié. Le titre de son nouvel album, “Barka” – “merci” (ou encore “bénédiction”) en mooré – s’adresse lui au peuple qui a porté sa musique, celle de l’album précédent, “Burkin Ba”. Celui-ci a été une sorte de b.o. pour la révolte de 2014 et plus encore pour le soulèvement contre le coup d’Etat de septembre 2015. Ainsi, le 20 septembre il donnait un concert sur la Place de la Révolution. Sur cet opus, il ouvrait en rappant  « On m’a dit « Soldat, tu veux devenir une star ? Faut que tu rappes en français, en anglais » Que j’oublie d’où je viens ? ». Fier de sa langue mooré, il rappe juste un peu en français, et ne compte pas modifier cette formule, conscient de sa richesse.

Autre enjeu de lutte crucial dans un pays où le secteur agricole emploie près de 80% de la population active, le rappeur évoque le sort du travail paysan dans plusieurs de ses morceaux. Ainsi, il a participé à une campagne contre le géant Monsanto, parrain d’une marche pour protester contre ses pratiques plus que douteuses, dédiant le morceau “L’hivernage” au travail cyclique des agriculteurs. Lui même issu d’une famille de paysans, il dénonce la toxicité de certains produits, ou l’introduction d’un nouveau type de coton. Cette mobilisation a exercé une pression sur le gouvernement, qui au printemps 2016, a rompu son contrat avec Monsanto, pour cesser l’utilisation du coton BT, en cause dans d’importantes pertes de qualité, pour ce qui est le produit phare de l’économie burkinabé.

Sur “Barka”, les orchestrations sont variées, et globalement, le son s’y fait plus africain que sur les projets précédents, affirmant l’identité artistique du soldat. Redrum, qui officie également avec talent pour Charles X, est allé puiser des samples dans les disques de Bembeya Jazz, groupe guinéen, ou encore de Volta Jazz, groupe burkinabé. Sur des rythmiques denses, le flow rocailleux de Joey fait des étincelles. Dj Form, autre concepteur musical bordelais, offre lui des beats aux sonorités plus électroniques, pouvant évoquer certains souvenirs ninja-tunesques ou des sonorités grime. “De la lutte qui libère”, qui ouvre l’album, donne le ton sur une rythmique africaine traditionnelle, chants tribaux en ouverture. Le beat est soutenu par de puissantes percussions, donnant l’image un marcheur déterminé. Optimiste, c’est ainsi que se présente la vibe de Joey, dans sa musique comme en interview. Quand on lui demande ses impressions à l’égard de l’Europe où il vient pour la deuxième fois à l’occasion d’une tournée, il dit qu’il n’a pas été surpris de l’individualisme qu’on y trouve, et constate qu’au-delà des richesses mesurées par les indicateurs économiques, l’exclusion est souvent moins visible au Burkina. Confiant dans les ressources de son peuple, il affirme: “je ne vais pas te mentir, je ne fais pas partie de cette génération africaine qui rêve sur l’Europe, ça ne m’impressionne pas du tout.”

Dans un pays qui n’a toujours pas éclairci officiellement les circonstances du meurtre de son chef d’Etat le plus emblématique, Thomas Sankara, certaines allusions ne trompent pas, et Joey le Soldat n’a pas le rap vraiment festif, malgré les bpm soutenus de ses morceaux. Lorsqu’on évoque Kery James, dont il apprécie particulièrement le travail, il fanfaronne, rigolard: “moi aussi je vais avoir une longue discographie”, avant d’ajouter, sarcastique, “Si je me fais pas buter avant”(rires) “Quand tu dis ça, tu prends un risque toujours, c’est évident” “T’es pas obligé de dire des noms, mais tu vas te reconnaître si t’as fait des conneries, que t’as détourné de l’argent et que je parle de toi. Le général dans le morceau “Jeudi noir”, il se reconnaît. Clairement, il ne prétend pas faire du rap sans prendre position. Indifférent à l’esthétique bling-bling d’une partie du hip hop, il a le souci de devoirs qui seraient propres à l’artiste: il fait ce constat dans le morceau “emcee” dans lequel il s’en prend à certaines attitudes dans le rap jeu: “avant on avait un certain message, et aujourd’hui ça commence à manquer de culture dans le hip hop. On n’est pas tout le temps obligés d’insulter les mamans. On est là aussi pour former une nouvelle génération qui arrive, et elle prend quelque part les rappeurs pour exemples. On est des papas, on a des petits frères qui écoutent”. Une sorte de préoccupation plus si courante dans le rap de 2017, qui sans tomber dans le moralisme, aspire à une image valorisante, et à veiller aux conséquences de son art: “je prends pas les rappeurs pour responsables de la violence, mais je dis qu’on peut faire mieux. De toute façon au Burkina dans notre société tu peux pas insulter les mamans, c’est pas possible de parler comme certains rappeurs français”.

Pour lui, le futur est clairement en Afrique: “le futur du rap mondial c’est le rap africain. Je le dis et je le redirai (rires). Aujourd’hui le rap africain il a plus rien à envier à aucun rap. Y a le cliché tu viens d’Afrique, on te met dans une certaine case, mais non, tu peux représenter partout. On n’a plus de complexes, on veut juste qu’on nous prenne au sérieux. On est là pour apporter une nouvelle vision”. Sans chercher à coller aux tendances dominantes du son, son rap dégage une réelle identité originale. Quand on lui parle du succès de l’afro trap, il m’explique que sa musique à lui bouge aussi, mais “pas dans le même sens”. Il se voit invité sur Radio Nova et France Inter, tandis que la presse spécialisée rap française semble encore un peu frileuse, selon son attaché de presse. A l’heure où les sonorités afro ont intégré un vaste spectre de la musique pop, il propose un rap à la fois moderne tout en véhiculant une identité qui lui est propre. Imprégné de son africanité tout en puisant dans les sonorités de la sono mondiale, Joey le soldat a plus d’une qualité pour vous emmener dans son univers.

“Barka” et ses autres albums sont à découvrir ici, ou sur ta plate-forme de streaming préférée