A 23 ans, Lonepsi est déjà capable de proposer un univers bien à lui. Pianiste rappeur, ou inversement, Lonepsi propose un univers musical complet, qui opte pour le refus de choisir entre des catégories musicales prédéfinies.  Un artiste qui a nourri sa formule auprès de Chopin comme des “rap contenders”. Après des morceaux disséminés, il vient de proposer un premier essai complet, avec un ep de neuf titres, Sans dire adieu. Sur des sons aériens, les rimes de Lonepsi révèlent le poids des mots. A l’image de son attitude en interview, quand il semble prendre son temps, soignant la précision de son propos. Un échange autour de ses inspirations, et des heureux hasards de son parcours.

 

 

Ninkimag: Dans l’intro de ton projet « Sans dire Adieu », « Le chien et le flacon » tu demandes au public de fuir la légèreté et de s’investir, voire de s’acharner pour pouvoir récolter les fruits de cette écoute. C’est audacieux comme démarche, c’est un peu comme un avertissement, non ?

Lonepsi: Oui, en fait je ne demande pas aux auditeurs d’être concentrés, acharnés et attentifs pendant qu’ils écoutent ma musique. Je ne demande pas de faire des mathématiques ou de faire des analyses de mes textes. En fait, je demande juste aux lecteurs de ne pas être passifs face à ce qui leur est proposé comme j’ai beaucoup travaillé pour ce projet, du coup ce que j’aurais aimé en retour c’est que l’auditeur ne fuie pas la quantité de choses qu’il trouve et qu’il ne fuie pas face à quelque chose de complexe. Mais j’aime pas dire ça, parce que ça me paraît un peu arrogant de dire que ma musique est complexe.

J’ai pas eu cette impression en écoutant ton projet…

J’ai plusieurs choses à dire par rapport à ce morceau, la première c’est que si je me permets de le faire c’est que moi un jour j’ai été le chien qu’avait créé Baudelaire. C’est-à-dire qu’on m’a proposé des musiques de Léo Ferré, de Brel, de Brassens, de Barbara… et je suis complètement passé à côté. J’avais 15/16 ans, j’étais adolescent chez mes parents quand ils m’ont proposé ça et j’ai fui comme tout adolescent, plus pour la forme que pour le fond. J’ai réalisé après-coup que moi j’ai pas su faire l’effort de m’investir dans un monde qui m’était proposé, par exemple celui de Ferré, qui aujourd’hui me transcende et limite me complexe. Je me demande comment il a pu écrire ça !

Tu t’es senti complexé par son œuvre ?

Quand j’ai écouté « La mémoire et la mer » de Ferré il y a de ça un an, j’étais complètement complexé, je me suis dit « je vais brûler tout ce que j’ai fait avant. » Quelque chose de moins commercial, dans le sens noble du terme. Donc si je me suis permis cette retranscription du poème de Baudelaire, c’est avant tout parce que je me suis observé moi étant le chien que décrit Baudelaire et ensuite j’ai pas voulu parler de moi dans un premier temps dans « Le chien et le flacon », j’ai décidé de parler de l’industrie musicale dans sa généralité et d’avancer un propos par rapport à mon projet. Quand j’ai lu la phrase qui parle du flacon avec énormément d’arômes, ça m’a fait penser à la conception de ce projet, je m’identifiais à ça car j’avais le sentiment de m’être beaucoup investi tant en terme d’énergie que de travail.
J’ai lu ce poème pour la première fois à 19 ans, puis il y a un an, mais je ne l’avais pas compris la première fois. Ce que j’aimais chez Baudelaire c’était la tournure des phrases, l’assemblement des mots, je ne retrouvais pas ce charme-là dans « Le chien et le flacon ».

La rencontre avec l’autre est un thème récurrent dans tes morceaux, notamment dans « Le loup des steppes ». Tu parlais dans une interview de cette question de t’exposer davantage ou non. Tu as sorti des clips, tu te montres au public, qu’en est-il de cette notion d’aller plus vers la foule ?

Il y a le public et il y a les autres. Je vois pas le public comme des êtres sociaux à part entière, c’est vraiment différent. Le public ce sont des gens qui me sont fidèles, qui me soutiennent et me comprennent, tandis que les autres, c’est la foule, pas celle des concerts mais celle que je croise sur un quai de gare ou d’un amphithéâtre de fac.

Et comment as-tu commencé la musique ?

Il y avait un piano délaissé chez moi donc j’ai voulu en faire quelque chose. J’ai commencé à composer des mélodies avec ma main droite, ma main gauche s’est rajoutée, j’étais complètement amateur et un jour j’ai décidé de faire écouter à mes parents ce que j’avais fait.

En autodidacte, sans solfège ?

Non, sans faire de solfège. J’avais 15 ans, le piano était là avant que ma famille emménage dans cette maison, c’est un très bel hasard. Mes parents m’ont ensuite forcé à prendre des cours avec un prof de piano pendant 6 mois, j’ai appris certaines bases mais je continuais à composer moi-même.

 

Au collège, au CDI un ami avait apporté un lecteur MP3, il m’avait fait écouter « Le Clair de Lune » de Debussy, je devais avoir 13 ans. 

Tes premiers goûts musicaux se sont dirigés vers le rap ?

Non. Au collège, au CDI un ami avait apporté un lecteur MP3, il m’avait fait écouter « Le Clair de Lune » de Debussy, je devais avoir 13 ans. C’est à partir de ce moment-là que j’ai écouté les grands artistes classiques, Bach, Chopin, Mozart, etc. J’ai commencé la musique par le piano, le rap est venu ensuite, je n’ai pas fait de pont entre ces deux univers.

Et le rap, ça t’est venu comment ?

Les Rap Contenders (battles) étaient en vogue à l’époque du lycée, en 2012.

Avec des rappeurs comme L’Entourage, 1995 je suppose ?

Oui, absolument ! Je me suis fait porter par l’engouement de mes amis qui aimaient ça, on a commencé à rapper en se provoquant, en insultant, comme dans les battles de rap classiques. J’écrivais déjà avant d’aimer la lecture, bien avant l’apprentissage du piano.

Et donc le rap, plutôt ambiance open mic ?

Oui, je trainais avec des groupes parisiens quand il y avait des événements, à Bercy, Alésia, sur des toits de Paris, etc. On faisait nos premières vidéos. Je voyais souvent des rappeurs comme le Panama Bende, la 75e Session, le Dojo Klan, etc. avec qui j’ai gardé une certaine affinité encore aujourd’hui. Avant je pensais que pour faire du rap il fallait être puissant, être le plus fort. Je pensais pas qu’on pouvait faire du rap juste en transmettant une émotion.

Tu fais référence à l’ego-trip, au rap de rue ?

Oui, j’ai commencé par là mais je l’ai vite délaissé parce que j’étais pas authentique quand je faisais ça. Je voulais appartenir à quelque chose plutôt qu’être cohérent avec mes valeurs, mes principes, ma culture, ce que j’ai envie de devenir.

Aujourd’hui on observe une évolution dans le paysage musical, on voit de plus en plus de passerelles entre le rap et la chanson française. D’ailleurs toi, tu classerais ta musique ?

J’aime bien dire que je fais du rap car j’ai commencé par là et que j’en garde certains codes mais j’aime pas non plus rentrer dans des cases.

Dans certains morceaux on distingue pas forcément si tu rappes, si tu chantes ou si tu parles, cette question est de moins en moins intéressante et c’est tant mieux !

Oui, plus les années passent, plus la musique évolue et plus cette question devient ridicule parce que les frontières s’effondrent.

Avant ce projet, c’est uniquement des morceaux seuls qui sont sortis, n’est-ce pas ?

Absolument ! Avant je sortais mes morceaux sans calcul, sans préméditation, j’attendais pas un jour précis. Une fois un morceau fini et qu’il me plaisait, je le sortais sur internet. À un moment donné j’ai décidé de construire un projet, celui de « Sans dire Adieu » et avant de le sortir j’ai décidé de regrouper mes anciens morceaux sous la forme d’un projet. Du coup je l’ai construit après qu’il ait été terminé, contrairement à « Sans dire Adieu ».

La conception de « Sans dire Adieu » t’a pris combien de temps au total ?

Le premier morceau est né en mars et je l’ai fini en juillet, j’ai passé 4/5 mois à penser qu’à ça. J’étais en fac de psychologie en même temps, je n’ai fait que travailler sur le projet après l’obtention de mon Master 1.

Tu te sens comment maintenant qu’il est terminé ?

Je suis impatient, je me lasse rapidement des choses et j’ai envie de passer rapidement à autre chose. Je l’ai fini depuis juillet donc j’ai vraiment hâte de voir le retour du public, de comprendre comment il va être reçu ce projet et de me consacrer à d’autres projets. Pas forcément un album mais peut-être des musiques éparses comme je faisais auparavant.

C’est la première fois que tu as autant de temps entre la création et la diffusion d’un projet ?

Oui, là j’ai signé avec Believe digital (Musicast) qui gère la distribution de 9 titres. C’est moi qui me suis autoproduit et j’ai fait appel à plusieurs ingé-son pour le mastering des projets.

Et tu as enregistré où ?

Dans ma chambre, il y a tous les éléments nécessaires pour faire de la musique.

Combien de temps passes-tu sur l’écriture d’un morceau ? On sent que tu choisis tes mots méticuleusement, j’imagine que cela varie selon les morceaux ?

Absolument ! Il y a des morceaux que j’écris en une nuit parce que les mots me viennent naturellement et parce que même ceux qui comportent un petit défaut qui me plaît, je veux les laisser comme ça. Je suis un perfectionniste mais il y a des défauts qui me plaisent. Un morceau comme « Le loup des steppes », j’ai passé littéralement un mois, soit 28 jours à l’écrire. Contrairement à « La collision de nos peaux » que j’ai écrit en 2 heures sur mon piano.

En général tu écris à l’aide du piano ?

Encore une fois, c’est pas systématique mais il m’arrive de trouver 4, 8 accords au piano et que la mélodie me parle réellement ; que j’ai envie d’écrire là-dessus. Parfois la composition instrumentale vient après la composition du texte.

 

Quand j’ai appris qu’on pouvait soigner avec les mots, je me suis dit « il y a un truc à faire ! »

Tu dirais que tes textes viennent de ton expérience personnelle, de ton vécu ? « Le loup des steppes » par exemple ?

« Le loup des steppes » c’est un grand hommage à Hermann Hesse. Dans son livre, c’est la partie appelée « Le Traité des loups des steppes » qui m’intéresse. Chaque ligne entrait en résonance avec ce que j’avais vécu, donc c’est à la fois du vécu et inspiré d’un auteur.

Tu l’as écrit dans l’espoir que ça parle à des gens ?

Non, dans l’espoir que j’arrive à exorciser quelque chose que je n’arrive pas à comprendre et à élaborer moi-même en le lisant à un ami, à un proche.

Tu fais des études de psychologie à côté, est-ce qu’on peut dire que l’écriture est thérapeutique pour toi ?

C’est complètement thérapeutique. Je me suis intéressé à la psychologie parce qu’elle entretient un étroit rapport au langage. Le langage me fascine depuis tout petit et quand j’ai appris qu’on pouvait soigner avec les mots, je me suis dit « il y a un truc à faire ! ».

Ton projet de carrière se situe où du coup ?

Actuellement j’ai décidé de faire une année de césure en psychologie pour me consacrer exclusivement à la musique, pour voir ce que ça pourrait m’apporter, pour voir comment j’allais gérer la musique en m’y consacrant exclusivement. J’aime pas me projeter dans l’avenir… Pour l’instant j’y mets toute mon énergie pour ne pas être dispersé et mettre toutes les chances de mon côté et on verra ce que ça donne.

Il y a une phrase qui m’a interpellé dans le morceau « Rouge Pastel », tu dis : « Je n’ai jamais voulu comprendre le sens de « pour la peine » ». Tu te souviens pourquoi tu as écrit ça ?

Oui, parce que c’est une expression qui contient le mot « peine » et tout ce qui touche à la souffrance, à la tristesse et à la peine du coup étaient pour moi à l’époque absolument tabou et je n’avais pas envie d’essayer de comprendre cette expression qui touche à quelque chose de tabou. Je l’employais sans vraiment savoir ce que ça voulait dire comme d’autres expressions. On oublie que cette expression contient le mot « peine » et il faut se rappeler d’être attentif à ce langage du quotidien.

Tu as des textes qui permettent beaucoup de niveaux d’interprétation. C’est quelque chose qui te préoccupe l’interprétation de tes textes ?

Concernant l’interprétation des textes, j’aime pas parler de ce que j’ai écrit parce que ça pourrait gâcher la compréhension de l’auditeur et il y a des choses que je dis dans mes textes qui m’échappent complètement et qui dissimulent un sens que même moi je n’avais pas compris. C’est la même chose pour les livres que j’ai lus, j’aime pas parler de la façon dont je les ai lus ni mathématiser leur interprétation.