Si « Comme prévu », le dernier album de Ninho, est si impressionnant, et fascinant à analyser, c’est bien parce qu’il est à la fois indéterminé et ancré, à la fois produit de son environnement et vestige d’un rap à l’ancienne si souvent réduit à une espèce d’hommage de forme bâtarde dans les interviews. De ce subtil mélange des genres (grossièrement, entre Salif et Gradur) naît donc ce produit d’une pureté éclatante, car ouvert aux quatre vents, aux flux de toutes sortes, aux harmonies de mauvais goût comme aux trouées dépressives cruelles. Autour de sujets devenus des concepts dans le rap (la vente de drogues, les jaloux, la misère affective), Ninho déploie ses ailes et décolle vers les sommets du top album « comme prévu ».

Crevons directement l’abcès : Ninho n’est pas un grand parolier, il n’est pas un créateur de nouvelles images à la Booba ou à la Sch, et il n’a pas le regard pointilleux, acéré de la fratrie PNL. L’écriture de Ninho est blanche, factuelle, – et c’est le suc de son art – dés-impliquée. Le timbre de voix nonchalant s’accompagne donc toujours d’une sûreté oratoire d’une maturité étonnante (rappelons ici qu’il n’a que 21 ans). Chez Ninho, on ne rit pas ou alors la bouche en coin, dans un air de défi, et dès les premières mesures de la chanson éponyme qui installe le propos et le projet, les menaces sont dites avec un rictus, chantonnées, comme début d’une comptine d’outre-tombe (« On reviendra avec fusil, pas besoin de ramener une colonie » « C’est toute ta carrière qu’on annule, idiot »). La force du jeune rappeur réside là : la violence textuelle franchement exposée, la violence martiale franchement présentée tuent toute velléité métaphorique, toute recherche superflue de style. Aujourd’hui rares sont les rappeurs capables d’arriver en trombe sur un morceau pour expulser un tonitruant « Sur ta tête y a le contrat, D’la poitrine je contrôle », comme Ninho le fait dans le temps fort du projet, le fabuleux « HLM ou Palace ». Semblable à ce titre, son rap vaut par la simplicité des choix, deux possibilités, une solution. C’est qu’il y a aussi chez Ninho une forme d’ascension à tout prix, de problématique de la réussite qui relève ici presque d’une obsession avouée sans détour. « Roro », « HLM ou Palace » «Laisse pas traîner ton fils » sont autant de titres à la volonté claire de devenir des hymnes motivants. Le dernier en particulier, qui efface le moralisme consommé de la chanson de NTM par une exhortation au travail illégal, dans un pays où le commerce de la drogue emploie plus de monde que la fonction publique. Neveu spirituel de Fianso (invité sur ce morceau – on y reviendra plus tard), Ninho se fait le chantre d’un avenir capitalisé à l’extrême, d’un stakhanovisme acharné, dans le rap ou ailleurs. Et tout cela, fait, suffisamment rarement pour être souligné, sans aucun degré cynique.

En effet, « Comme prévu » n’est pas de ces albums manufacturés, polis, sans âme ni recul (coucou Anarchie, coucou Nero Nemesis), qui ne tiennent debout que tenus par des objectifs commerciaux définis et un cahier des charges annihilant toute volonté de création qui sortirait un tant soit peu des prérequis. Le plus gros succès de Ninho à ce jour, le sucré Mamacita, avait les attributs du tube de l’été gentiment mongol, symbole du rap dansant, pur plaisir coupable (ou horreur auditive, faites vos choix). Et pourtant…le son fonctionne pour ce qu’il EST, pas pour ce qu’il POURRAIT ETRE. Ninho ne demande pas à l’auditeur de fabriquer ce que doit être Mamacita (une chanson de plage ? Une nouvelle itération d’afro-trap ? Une histoire d’amour tragiquement impossible à la Damso ? ), mais il crée au contraire une chanson fermée, compacte, renfrognée presque. Ninho est un des seuls rappeurs (avec Rohff peut-être) qui semble avant tout rapper pour lui-même, jamais à la recherche du mot facile, de la description de trop, de la multisyllabique la plus alambiquée. Et ce dépouillement, que beaucoup d’auditeurs prennent pour de la paresse d’écriture, donne lieu à des écarts thématiques vertigineux, parce qu’ils sont nécessaires, ils semblent couler de source. La chanson d’amour n’a pas lieu d’être parce que les « veines des yenclis font de l’eczéma ». La trivialité des images devient la trivialité d’une routine à laquelle ne peut se substituer l’amour. Il y a un rap solitaire chez Ninho, mais ce rap est surtout un code de l’honneur et de la morale. Rap solitaire aussi parce que l’album est très loin d’être le plus réussi quand le jeune artiste est entouré. Fianso vole le morceau, Gradur fait du Gradur (c’est-à-dire un rap festif, un peu limité mais attachant), Alonzo est au rap ce que Calogero est à la variété française, une coquille vide, et Nekfeu, le rappeur français le moins incarné du jeu, pousse son hôte à rendre un son d’une platitude extrême, sans la moindre prise de risque textuel (« De l’autre côté »). Le dialogue est vain, et Ninho en est alors réduit à des parodies de lui-même, ou pire, de ses invités.

Mais l’isotopie la plus présente, la plus prégnante même, chez Ninho, c’est bien évidemment la drogue. Difficile pourtant de cerner la relation qu’IL entretient avec ELLE. Si nous avons vu précédemment que quand il y a femme, il y a substitution, le point culminant de cet effacement amoureux (ou, plus surprenant, même sexuel), transparaît dans sa plus crue inéluctabilité dans « Rose », morceau qui traite d’une relation sentimentale. Si le premier couplet témoigne, avec beaucoup de style, il faut bien le reconnaître, d’une acceptation d’elle-femme, à travers une belle légitimation parentale (« Le sol s’allumera comme dans Billie Jean, Si t’es la bonne j’te présente ma daronne »), le refrain décapite la douce romance, par tout d’abord un rappel de l’environnement, et de la tristesse et des joies fugaces d’en être un produit (« J’suis dans le tier-quart, je ne souris pas, à part quand un vrai frérot sort de taule »), et puis par la déflagration (« Ma chérie voudrait que je lui offre une rose, mais tout c’que j’peux lui donner c’est une dose »). Phrase d’une violence rare, d’une tristesse insondable. Elle-drogue a pris le dessus, elle-femme n’est même pas juste un faire-valoir, pire, elle est le grain de sable qui empêche l’engrenage de tourner à plein. Pas tant un aveu d’impuissance qui relèverait de la posture de bâtard sensible (dont Damso serait le représentant numéro un), c’est à une vraie poétique de l’impossibilité et de la détermination que nous invite Ninho, à une radiographie intime d’une vie régulée par la vente, l’achat, la réussite.

Car vous l’avez peut-être compris, Ninho, quand il parle de drogue fait (inconsciemment ?) référence à la plus pernicieuse de toutes, à la plus solitaire, à la plus satisfaisante aussi, la drogue de la création, la drogue du rap en l’occurrence, qui coule à grands flots, et qui irrigue ce disque d’or à l’heure actuelle. « Comme Prévu », finalement.