Quand viendra l’heure des tops de fin d’année, un album pourtant essentiel aura de grandes chances de passer à la trappe: 2020 de Triplego, condensé parfait d’un style de rap ouaté, aux productions irréprochables, à la poésie du quotidien. Et si 2020 est une borne, c’est parce qu’il est devenu une référence, à laquelle on compare une production qui elle aussi brille par son hédonisme éthéré.

Nivek, rappeur tourangeau, partage avec le groupe de Montreuil un producteur (Juxebox, au travail ciselé proche de l’orfèvrerie musicale) et une atmosphère ; son dernier projet en date, le gratuit «V», est une douce balade de 8 titres sous le signe de la langueur : celle, chaleureuse, de l’oisiveté estivale, et celle, mélancolique, «monotone», de celui qui est cloîtré dans le monde des vivants déjà mort. 

Mais contrairement à la vision nocturne de TripleGo, Nivek expose une temporalité plus diurne, une temporalité de l’après, des heures qui s’étirent et s’écoulent pour conserver encore quelque temps les effluves de la nuit passée. «11h du mat’», balade de la grasse matinée avec ses coeurs féminins fantasmatiques et ses exhortations à la paresse, tout en nonchalance distinguée, est le parfait exemple d’une oisiveté qui ne s’explique pas tant comme une réaction à la folie de la nuit qu’à la réalité du jour «Un patron franchement, ça ne m’enchante pas», triviale, crue. Nivek ne veut pas sortir du rêve, car la fiction permet d’imaginer les scénarios les plus jouisseurs possible, comme il le dépeint dans le temps fort (mais doux) du projet, le récréatif et onirique «Dans ma tête», sorte de composition fabulée d’une piscine remplie de sirènes, où les corps sont «des images, dans (sa) tête, «des filles nagent, et c’est chouette ». La simplicité lexicale, la sensualité aquatique, l’ immédiateté éphémère, le rêve étant par définition étirable à l’infini mais soumis pourtant à la réalité matérielle du réveil, font de cette chanson d’amour impossible une exaltation de l’humilité du rêve, de l’oisiveté comme terreau créatif. La pochette ne dit pas mieux : l’intérêt de «V» est bien d’inviter le lecteur dans le paradis presque originel du rappeur, tout en y opposant , à travers des morceaux plus sombres, directement mélancoliques, («No Way»), ou des récits d’échecs («Béton»), le dur visage du monde où l’on se réveille. La dichotomie intérieure de Nivek, entre invitation au voyage mental et déflagration du réel, irrigue ce projet bien plus pertinent qu’il n’y paraît, à une époque où décidément, peu de gens sont encore de la même matière que les rêves.


Tracklist:

01. J’ai Pas Le Temps
02. En Arrière, En Avant
03. Béton
04. 11h Du Mat’
05. No Way
06. V
07. Dans Ma Tête
08. Nievzsche
09. Casser