NAAR (“feu” en darija et acronyme de narrate and reclaim), le projet imaginé par Mohamed Squalli et Ilyes Grieb vient de donner naissance à son premier album : Safar (“voyage” en darija). Le projet participe à l’essor d’un rap marocain exempt d’industrie en invitant des artistes internationaux, du Canadien Jazz Cartier au Grec Kareem Kalokoh, tout en faisant la part belle aux Français. Porteuse d’un son unique, cette scène marocaine vise à voyager à travers le monde avec sa musique. Objectif qu’elle tutoie déjà en suscitant l’intérêt de magazines tels que GQ ou The Fader pour Issam, qui aurait également signé le plus gros contrat de l’histoire du hip-hop arabe, en rejoignant le label MCA/Universal France. Quant à Shayfeen (Shobee et Small X), avec qui nous avons discuté, ils sont connectés à des artistes sur presque chaque continent et ont réalisé une tournée européenne avec Madd. Quasiment inconnue au début de la décennie, la scène marocaine peut se targuer de proposer une musicalité parmi les plus innovantes du hip-hop actuel, tout en ayant une portée universelle. Voilà ce que cherche à montrer Safar, un album audacieux réunissant 32 artistes aux parcours très divers et qui s’unissent grâce à la musique. 

 

Safar ne pourrait mieux porter son nom. Il incarne un voyage perpétuel entre le Maroc et la France, ponctué par des escales dans le reste de l’Europe et même aux Etats-Unis avec Amir Obè. Le rappeur américain inaugure l’album en accompagnant Shobee sur Can’t Wait. Dès les premières notes, la production de Malca nous plonge dans une vibe orientale. Dessus, Shobee clame son désir de faire exploser sa musique à la face du monde. Cristallisant la volonté et la détermination d’une scène marocaine qui s’est construite seule, à l’image de Shayfeen, faute d’industrie. 

Si les instrumentales ne puisent pas toutes dans la culture arabe, c’est au niveau du darija, et de ce grain si particulier qu’il apporte, que le fil rouge est assuré tout au long de l’album. L’autotune est magnifié par leur timbre de voix qui tranche avec ce que l’on a l’habitude d’entendre, de l’Europe aux Etats-Unis. D’autant plus que leur capacité à créer de nouveaux flows, en trouvant des mélodies qui prennent aux tripes, participe à rendre leur musique unique. 

Au fil des morceaux, on retrouve des artistes parlant à des publics différents, des têtes d’affiche Dosseh et Lomepal aux rookies Nelick et Hornet La Frappe. Et pourtant, tous fusionnent et accouchent d’une formule unique sur chaque morceau. On passe aisément du français de Nusky au darija de Tagne, de l’anglais de Jazz Cartier au marocain d’Issam. Les connexions s’enchaînent logiquement et prouvent un peu plus que cette génération peut s’affranchir des frontières grâce à la musique. Un domaine où la langue et l’origine ne sont pas une barrière et où seul le talent compte pour toucher les gens. Et pour s’en rendre compte, il suffit de tendre l’oreille : aucun morceau n’est vraiment en-dessous du niveau général. Bien sûr, certains se démarquent comme Baida, réunissant l’espagnol Kaydi Cain, Madd et le producteur Malca sur un beat zumba mêlé à une flûte orientale ; les singles précédant la sortie de l’album dont celui qui le conclut, Caviar, avec de puissantes envolées lyriques d’Issam sur l’instru du lyonnais King Doudou qui sample un morceau d’une légende du Raï, Cheb Hasni ; ou encore City, qui réunit Nelick et Madd sur une instrumentale signée par un beatmaker français, FKA Louis, et un marocain, COLDMIND. 

 

Au-delà des origines géographiques des rappeurs et beatmakers, la sensation de voyage se ressent dans la musicalité : la réverbe des voix accentue l’effet d’immensité et de profondeur que procurent déjà la plupart des instrumentales. Entièrement mixé par Xcep, excepté Money Call par West, l’album est à la fois aéré et progressif grâce à une spatialisation minutieuse des différents éléments sonores. Avec Safar, le rap marocain brandit son passeport pour voyager à travers le monde, et continuer de créer des ponts entre des publics et artistes qui paraissent différents, mais sont tous liés par l’amour de la musique.