Alors que le rap marocain est actuellement en pleine effervescence, et surtout sous le feu des projecteurs, le duo qui a créé l’étincelle est venu brûler la scène du Ninkasi Kao le 12 avril dernier aux côtés de Laylow et Madd. Malgré une industrie du rap inexistante dans leur pays, Shobee et Small X ont développé une vision à long terme tout en modelant leur art pour dépasser les frontières, qu’elles soient linguistiques, humaines, artistiques ou économiques. Et, malgré la fatigue accumulée avec la tournée, Shayfeen (= celui qui a vu) m’a chaleureusement accueilli dans sa loge, aux côtés de celui qui peut être considéré comme le troisième membre du groupe, Hakeem Erajai, leur manager et réalisateur de clip, ainsi que Mohamed Sqalli, le fondateur du collectif NAAR – feu en arabe et acronyme de “Narrate And Reclaim”.

Entretien avec deux artistes qui ont porté leurs rêves à bout de bras pour transmettre l’espoir.

La flamme que le projet NAAR vise à intensifier a démarrer au milieu des années 2000 comme l’explique Shobee : “en 2005/2006, il y avait la nouvelle vague du rap marocain avec pas mal de scènes locales et des petits festivals. A Safi, importante ville du littoral marocain, le groupe Tiraline a participé à une compétition en 2006 et est devenu connu au Maroc. Ça nous a donnés de l’espoir. Dans chaque ville il y avait un groupe, c’est comme ça qu’il y a eu une émulation. On se disait “pourquoi pas nous ?” Et “on peut même faire mieux”.

C’est à cette période, qu’après avoir baigné dans le blues, le rock et reggae que lui faisait écouter son père, que Shobee devient fasciné par le rap : “quand j’avais treize ans, c’était ma première grosse claque où je me suis dit “je peux faire ça”. C’était générationnel avec un mode de vie popularisé par Eminem, 50 Cent, la fringue etc.” C’est tout aussi naturellement que Small X, principalement bercé par les classiques de la musique arabe comme Mohamed Abdel Wahab, s’est plongé dans le hip-hop.

Après avoir chacun navigué dans deux groupes différents, Small X et Shobee se sont rejoint sous l’entité Shayfeen en 2009 : “On a bossé notre style et en 2012 était venu le moment de montrer qu’on pouvait faire un putain de projet, des putains de collab’ dès le départ, même si personne nous connaissait”. Pour réaliser leur première mixtape, malgré le manque cruel de soutien, Shobee et Small X ont tout quitté pour aller dans un petit studio à Marrakech où ils ont vécu pendant six mois. Ils dormaient et enregistraient dans la même pièce, quand il n’y avait pas de session réservée : “pour nous c’était la guerre. Ça a été une période très importante dans notre carrière où on a appris à tout faire seuls [Shobee réalisait notamment la plupart des mixages et des instrus]. Avec les moyens qu’on avait, ça a été difficile de proposer la qualité finale qu’on a rendu. C’était un défi qui nous a apporté le courage nécessaire pour en relever des plus gros. C’est ce qu’on est en train de faire, en conquérant d’autres marchés.”

Avoir conquis le public du Maroc, a poussé Shayfeen à dépasser les frontières en réunissant parmi les meilleurs artistes marocains dans chaque domaine, avec le Wa Drari Squad, afin de partager les compétences et aller plus loin ensemble. Cette nouvelle génération qu’ils incarnent avec El Grande Toto, Madd (frère de Shobee), Issam, West, Xcep etc. est unie, parfois en dehors du rap, ainsi que débordante de créativité et d’envie. Véritable prolongement de leur vision, le projet NAAR lancé en 2018 par Mohamed Sqalli et Ilyes Grieb vise à internationaliser et structurer ce mouvement qui sera inauguré avec un album en juin 2019, Safar (= voyage).

Pour réaliser ce projet commun, Shayfeen a multiplié les connexions francophones : De Nelick à Lacrim, en passant par Lomepal, Caballero & Jean Jass, Dosseh… le spectre musical est élargi au possible, leur permettant d’ouvrir leur musique à des publics totalement différents : “On est des caméléons, on sait s’adapter à chacun pour sortir le meilleur d’eux et de nous. Tous ces artistes nous ont marqués et on a une grande affinité avec eux maintenant. Ils sont venus à notre concert depuis les collaborations, ça montre à quel point c’est réel.”

“Après les singles Naar et tous les gros featurings, on veut profiter de toute cette hype pour faire un album qui soit prêt à tout péter. Il aura tout le réseau nécessaire et les oreilles prêtes. On va balancer des singles et comme Small je vais envoyer un solo.” Poursuivant une vision internationale depuis leur première mixtape, Shayfeen ne se limite pas à la scène francophone : “Sur l’album Naar il y aura Amir Obé et Jazz Cartier. Il y a aussi des Norvégiens, des Anglais et des Danois avec qui on veut collaborer. Il y a pas mal de scènes , mais on ne peut pas tout faire à la fois. Il y a Anfa Rose aussi, un Marocain de la scène australienne de la team de Manu Crooks et Dopamine. On est en bons termes avec eux, ce sont des gars qui sont arrivés sur une scène qui n’était pas fertile. Il n’y avait rien et ils sont arrivés à pop. Comme les Di-Meh, Slimka et Makala en Suisse. Ou nous au Maroc… C’est avec ce genre de gars qu’on aime se connecter car ils sont le futur. Les collaborations ça crée des liens de ouf, des réseaux et des contacts qui se mélangent. C’est comme les Américains entre tous leurs états, c’est pour ça qu’ils sont plus forts. Maintenant, on fait ça entre l’Europe, l’Afrique et l’Australie et on ne veut même pas s’inspirer des Etats-Unis.”

Si Shayfeen a un sens aigüe du timing ainsi que des attentes du public et de l’industrie, c’est clairement leur amour démesuré pour la musique et une envie irrépressible de créer qui les a menés jusqu’ici. D’ailleurs, ce mélange de réflexion et d’instinct se ressent jusque dans leur manière de travailler leur art : “quand on vivait ensemble, on faisait ça au feeling. Maintenant, on le fait toujours, mais en session. Chacun propose des idées, notre équipe propose des instrus et on topline beaucoup jusqu’à ce qu’on se connecte sur un truc. Là on continue le son et on le termine. La plupart du temps on a des instrus sur lesquelles on topline ou alors on a des idées et on essaye de trouver une instru qui colle. Au fur et à mesure de l’enregistrement on peaufine, on modifie l’instru, les arrangements. On sculpte. Après on peut faire quatre sons bien en quatre jours.”

“Ils ne font pas des sons directement en studio. Ils les préparent 1/2/3 mois à l’avance, ils poussent la réflexion” ajoute Hakeem Erajai, leur manager et réalisateur de clip qui partage leur quotidien depuis 2011. “On essaye de créer le concept en amont. Small peut topliner une mélodie, proposer une idée de refrain, mais pas écrit ni fini. Chacun écrit son couplet le moment venu.” Et quand il s’agit de s’enregistrer, généralement les deux amis ont leurs habitudes depuis leur second projet : “on travaille pas dans les gros studios au Maroc, on s’en fout. Ça cadre trop, l’idée c’est de partir à chaque fois dans une ville différente : on loue une villa où on ramène notre matos et on s’met bien avec l’équipe. Pour nous c’est la vibe qui compte. C’est comme dans le documentaire [Des Histoires et des Hommes] quand je plaçais les matelas pour enregistrer. C’était une grosse villa où on avait pas d’isolation, mais la vibe était là. Après faut avoir un bon ingénieur son car le mixage fait tout.”

“On écoute tout mais on s’inspire pas au point de copier. Rien que Small, il ne cherche pas à être actuel. Il n’est pas trop autotune, il est plus Dreamville [label de J. Cole, Earthgang, J.I.D…] avec le côté technique et le kickage. Côté mélodie, flow et structure c’est pas un mec qui écoute ce qui se fait, ni qui tente de répéter. De mon côté, je suis plus dans la science de la musique, dans la recherche de la nouveauté. On essaye de trouver un équilibre entre moi qui chantonne et lui qui kick bien fort [même si chacun d’eux est à l’aise dans chaque registre] Et ça c’est le meilleur mélange qu’on pouvait avoir pour créer notre groupe” explique Shobee. “On aimerait toujours faire des trucs originaux, même visuellement, on veut ressembler à rien ” ajoute Small. Et pour y parvenir Hakeem Erajai, leur manager et réalisateur récurrent, varie le style en fonction de l’atmosphère du morceau.

Si avec seulement deux projets et plusieurs singles à leur actif Shayfeen a su générer une attente autour de sa musique c’est effectivement parce que leurs créations sont uniques. Si de multiples influences se ressentent, au fil des années le résultat est devenu de plus en plus original. Cette aisance en topline ou en beatmaking a suscité l’intérêt de pas mal d’artistes qui font appel à leur talent, à l’image de Lacrim sur son dernier album : “A l’avenir, j’aimerais bien produire. J’arrive à cerner les compétences de chacun et j’ai envie d’exploiter ça. C’est de cette manière que j’ai envie de conquérir les autres marchés, américain et canadien surtout” confie Shobee. D’autant plus que leur capacité à jongler entre darija, anglais et français leur permet de jouer sur plusieurs tableaux.

Dotés d’une faim impossible à rassasier, les membres de Shayfeen ont le regard tourné vers un horizon si lointain qu’ils sont les seuls à l’observer. Au terme d’une première partie de tournée qui a prouvé à quel point leur musique s’exporte, le duo a conscience de ce qu’il est en train d’accomplir : “On est en train de démocratiser le rap marocain en montrant qu’il est au niveau”. Et avec eux, ils emportent toute une génération d’artistes pour conquérir les marchés structurés, à l’image de Madd qui a signé chez Universal en édition et chez Believe pour distribuer son premier album, sur lequel Dosseh (qui a également invité Madd sur son prochain album) et Lacrim seront en featuring.

Crédit photo : Julien Piris