Originaire de Montreuil-sous-Bois, le son de Triplego est capable d’emmener l’auditeur bien au-delà de la Seine-Saint-Denis. Entre nappes froides et courants chauds aux accents orientaux, les beats de MoMo Spazz se mêlent parfaitement aux couplets de Sanguee. “Machakil”, premier album des Montreuillois, tient toutes ses promesses. Avec Myth Syzer et Ikaz Boi venus prêter main forte sur “Trou noir”, ou encore la patte de leur ingé son Juxe , ils offrent sur cet album un visage plus varié que sur les projets précédents, à la musicalité plus prononcée. Du côté de la mairie de Montreuil, on a retrouvé les deux acolytes pour une interview.

Entre inspirations nocturnes et regard vers l’autre côté de la Méditerranée, le rap cloudy de Triplego est issu d’une formule au syncrétisme puissant. Autant inspiré par Daft Punk que par le son de la darbouka , le son de Triplego connaît peu d’équivalents, et l’on peut comprendre que sa formule reste secrète, comme protégée par le tempérament d’un MoMo Spazz peu bavard. Un peu comme si la fluidité de l’appareillage permettait au duo de parler d’une seule voix. Confondant, un peu comme un auto-tune qu’on ne distinguerait plus d’un ensemble de cordes tendues.

 

NinkiMag : Est-ce que vous pouvez me dire dans quels lieux vous avez écrit cet album ?

 Sanguee : Pour ce qui est de l’écriture, je l’ai écrit entre Montreuil-sous-bois la nuit et le Maroc.

Pourquoi la nuit ?

Sanguee : Parce que c’est ce qui m’inspire le plus. Chez moi ou en voiture avec des potes, dans des ambiances. Donc ça s’est fait entre ici et Casablanca.

Mais tu as besoin d’être dans un certain mood ?

Sanguee : Pas forcément, c’est vraiment du feeling. Des fois ça vient, et comme je ne suis pas un mec qui bouge énormément, je suis soit ici soit en voyage, mais pas trop dans 50 000 villes en même temps. Du coup quand je suis posé j’écris.

Et tu écris à partir des sons de MoMo ?

Sanguee : ça dépend, là non plus y a pas de règles.

“La musique c’est comme un joint, tu vois ce que je veux dire? C’est comme une porte d’un monde parallèle.”

 

Pour moi, votre musique elle donne une sensation de suspension du temps. Est-ce que pour vous, il y a un lien avec une époque dans laquelle avoir du temps semble devenir un luxe ?

Sanguee : ouais c’est vrai

Et est-ce que vous faites un peu le lien avec ça ?

Sanguee : Franchement, on ne fait pas le lien avec grand chose quand on crée. Et je te cache pas qu’on ne pense ni au temps, ni au rap, ni à la ville. On pense vraiment à rien de particulier, on fait avec ce qu’on a dans la tête. Ce n’est pas vraiment calculé, le truc c’est plus un besoin d’évasion tu vois. La musique c’est comme un joint, tu vois ce que je veux dire? C’est comme une porte d’un monde parallèle.

D’ailleurs, le moment de la création, est-ce qu’il va souvent de pair avec la drogue, le joint, ou pas forcément ?

Sanguee : Justement non pas forcément, même si c’est ce que les gens pourraient croire. En vérité, il y a des sons qu’on a fait sous drogue, sous shit et sous beuh, et il y a des sons qu’on a faits en étant sobres.

C’est bien de le dire aux plus jeunes (rires)

Sanguee : oui un mec nul il restera nul sous shit

Dans l’interview que vous avez donnée à Genono pour Check, tu insistais sur l’importance de distinguer absence d’émotion et mélancolie. Quand tu parles d’absence d’émotion, ça rejoint cette idée de bulle je trouve, de neutraliser un peu l’environnement extérieur.

Sanguee : C’est vrai. Après, c’est plus l’aspect humain par rapport à la réalité. Ça retranscrit aussi le fait de ne pas se laisser toucher par ce truc là. Et peut-être d’être un peu habitué à la merde, et du coup la merde elle t’écoeure plus, tu ne ressens plus rien. Des fois on entend des nouvelles sombres, et on n’est même plus triste.

Je voulais vous demander, c’est compliqué de mettre un chameau dans un clip ?

Sanguee : Alors déjà, c’est un chameau pas un dromadaire (rires)

Ah merde, j’ai rematé le clip pour essayer de voir le nombre de bosses, mais je n’ai pas réussi parce qu’il est couvert (rires) Donc un dromadaire avec une bosse, au temps pour moi. Et pourquoi pas un chameau du coup ?

Sanguee : Parce que c’était un plan avec des dromadaires, tu vois, mais ce n’était pas compliqué. Et on a fait ça dans le clip de PPP, qu’on a tourné au stade du Bauer, le stade du Red Star. Et pour le clip d’ “Iris”, celui-là on l’a fait réaliser par Ben, dans notre propre quartier. Et là on a mis deux dromadaires (rire) , et ça s’est réglé en un coup de téléphone.

Mais ça donne de beaux clips je trouve, ça donne un côté un peu surréaliste. Quel sens vous y donnez, vous ?

Sanguee : Moi je suis d’origine marocaine, et je suis sahraoui. En fait on vient du Sahara, et notre label s’appelle Twareg. Des dromadaires tu vois, pour moi c’est un peu comme un mec en T-max, c’est un touareg du bitume pour moi, on est des touaregs du 93 tu vois. ça fait partie de ce que je suis, et je pense que pour être pertinent, il faut être proche de ce qu’on est, il faut être vrai, et ce que je suis. Je suis plein de choses à la fois, je suis un mec du 93, je suis un mec de Montreuil, je suis un Marocain. C’est juste représenter, en vérité.

Le rap maghrébin est de plus en plus visible en France, qu’est-ce que vous en pensez ?

Sanguee : C’est cool, et j’ai envie de dire “enfin!”. ça fait longtemps que les Maghrébins du Maghreb ont du talent et que les Maghrébins de France en ont aussi. Je parle du grain musical “raï”, je parle pas que des Maghrébins d’origine, je parle vraiment de la couleur musicale du Maghreb. Elle a un potentiel et elle n’était pas exploitée, et là ça fait plaisir de voir ça.

ça me fait penser à Gros Mo, que j’avais interviewé il y a quelques mois, je sais pas si vous avez écouté…

Sanguee : Je connais mais je n’ai pas écouté.

Dans son dernier projet il y a pas mal d’influences issues de la musique maghrébine, on parlait du chaâbi notamment, qu’est souvent évoqué également quand on parle de vous.

Sanguee : En tout cas chez nous c’est sans calcul, on a grandi là-dedans depuis qu’on est petit, c’est les musiques qui nous bercent dans les voitures de nos parents, dans les mariages, dans les réunions familiales et compagnie. C’est ce qu’on a toujours écouté, et on a souvent été au Maroc, en Algérie. C’est des trucs qui nous ont bercés et qu’on recrache naturellement. Après, je suis content de voir que la musique des rappeurs locaux du Maghreb commence à se porter bien. ça montre une évolution, et en vrai ils ont autant leur place que tous les rappeurs américains, français et compagnie. Ils autant de talents, donc c’est super cool. Des projets comme NAAR, il en faudrait plus souvent.

 

“je vais pas dire sur quelle machine je travaille, ni comment, je garde la recette secrète”

 

Par rapport aux Américains, en France il y a peut-être ce lien avec les pays africains qui peut davantage être utilisé.

Sanguee : C’est la différence entre nous et les Américains, ils n’ont peut-être pas ce truc-là, ils ont vraiment la culture américaine dominante. Parce que les trois quarts, ils savent même pas d’où ils viennent en Afrique. Ici c’est différent, on connaît nos pays d’origine, on parle la langue de chez nous. On va souvent dans nos pays, qu’ils soient Algériens, Marocains, Maliens, Mauritaniens. Donc il y a un pont plus simple, et du coup il y a une richesse plus importante, et autant l’exploiter.

Est-ce que vous voyez toujours comme des hippies du 93 ?

(rires) Sanguee : Je sais pas. C’était l’esprit du moment, mais je pense pas, c’était un épisode. Je pense qu’on a fait le tour, on a grandi aussi, on est dans d’autres manières d’approcher notre musique. C’était un délire.

Momo, tu travailles avec quelles machines? Tu travailles avec des samples, ou c’est plus de la compo ?

MoMo Spazz : C’est devenu beaucoup de compo, à la base c’était du sample. Après je vais pas dire sur quelle machine je travaille, ni comment, je garde la recette secrète.

Je me demandais, le violon à la fin d’Habeeba, c’est un sample ?

MoMo Spazz : Non c’est la voix de Sanguee

Sanguee : Tout le monde croit que c’est un violon mais en fait c’est ma voix. C’est le vocoder.

MoMo Spazz : avec sa voix ça reste organique

Il faut une certaine science de l’auto-tune pour réussir à faire ça, ou c’est simple à faire ?

MoMo Spazz : Ecoute, ça c’est notre ingé son Juxe qui fait ce genre de merveille (ndlr: l’ingénieur du son qui a assuré le mix d’ Eau Max, 2020, et celui d’une bonne partie de Machakil)

Pour ce qui est des couplets en arabe, le lien est évident, mais Sanguee tu utilises pas mal l’espagnol aussi, comment ça se fait ?

Sanguee : L’espagnol franchement, c’est depuis qu’on est petit. Depuis qu’on est petit, on a toujours été fasciné par l’espagnol. Et puis quand on était petits, on allait au Maroc en voiture, donc on traversait toute l’Espagne. Et puis de par la proximité du Maroc et l’Espagne, y a toujours eu facilement ce pont.

La création du label, ça a été une grosse étape pour vous ?

Sanguee : Ouais, c’était une grosse étape, qui nous a donné un petit retard un peu, avec les procédures administratives, l’enregistrement, la création de notre équipe. Parce que Twareg ce n’est pas que nous, on a aussi une équipe qui bosse avec nous sur les aspects stratégiques, marketing, business aussi. C’était le temps pour nous de nous structurer. C’était un gros taf, mais au final on ne regrette pas, ça nous permet d’avoir une marge de manoeuvre plus grande, une plus grande liberté, et on est vraiment indépendants tu vois, ce qui est une étape nécessaire.

Vous sortez “Machakil” en physique aussi ?

Sanguee : Non, seulement en digital pour l’instant, et peut-être on enverra une série limitée. Parce qu’on a quand même beaucoup de demandes de physique, et il y a plein de gens qui ne sont pas sur Paris, et compagnie, qui aimeraient avoir l’objet.

Dernière question, pourquoi vous avez appelé l’album “Machakil”?

Sanguee : “Machakil”, ça veut dire “problèmes” en arabe, et en fait ça correspond à une période où on a eu beaucoup de problèmes. Et c’était logique pour nous, en plus on savait qu’on voulait donner une direction plus orientale. On est très impulsifs dans ce genre de décision.