A l’occasion de la sortie de THC, le dernier projet en date du rappeur Freeze Corleone, retour sur un rappeur au style chirurgical, doté de codéine pour seul anesthésique.

Une tétine de fibre optique

Freeze Corleone a été biberonné au rap d’internet. Le net a su donner une vitrine, via MySpace ou encore SoundCloud, à des figures qui ne seraient probablement jamais venues à nos oreilles : Soulja Boy ou encore le gargantuesque Lil B en sont des exemples criants. Freeze, originaire du Sénégal et membre du 667, un collectif d’artistes issus des quatre coins du monde et comptant parmi ses membres l’éthéré Jorrdee, semble néanmoins très éloigné des influences du rap français. Sa prose est pétrie de références outre-Atlantique puisées notamment dans la jungle qu’est SoundCloud. Ce réseau social est semblable à l’Amazonie : ce sont deux territoires sauvages, denses, habités par nombre d’espèces mystérieuses et surtout deux territoires qui s’érodent, s’émiettent. Toutefois, certains artistes arrivent encore à tirer leur épingle du jeu : Lil Pump ou XXXTentacion ont connu une croissance exponentielle l’année dernière.

Dans ce laboratoire anarchique qu’est SoundCloud évoluent des artistes comme Lil Uzi Vert qui déteignent sur le Freeze Corleone. Imbibé de la science de ces savants fous qu’aucune loi de la physique n’arrête, Freeze ajuste sa blouse, enfile ses gants et se met à expérimenter lui aussi. Les solutions qu’il tire de ses expériences sont noires et mauves, fruit d’un rap composé de lean, d’anxiolytiques, de basses ténébreuses et d’egotrip à foison. Freeze Corleone est un trou noir réduisant à néant toute lumière. Son arrogance rare est décuplée par la brièveté de ses textes : il paraît nonchalant tout en débitant des images d’une grande efficacité.

Le laboratoire marginal qu’est SoundCloud est couplé à une stratégie de communication extrêmement mystérieuse : il est difficile à trouver sur les réseaux sociaux, communique très peu et ne donne aucune interview (“tu m’verras jamais en interview sur Booska-p ou Rapelite”, rappe-t-il sur TX). En clair, il est difficile de percer l’épais brouillard ceignant Freeze Corleone. Ce choix, loin d’être rédhibitoire, renforce l’aspect sauvage de son travail et le rend encore plus excitant.

Freeze Corleone à l’oeuvre sous les yeux d’un puriste.

Freeze Corleone parmi les plus grands terroristes et artistes de ce monde

Freeze Corleone aime frapper le 11 septembre. Cette date funeste lui confère une noirceur presque sans égal au sein du rap français. Toutefois, le choix de la marteler ne repose pas sur l’idée de soigner son côté sombre. En effet, il est bon de rappeler qu’au-delà des attentats, le 11 septembre est un jour faste dans l’histoire du rap. Lors de ce tristement célèbre 11 septembre 2001, Jay-Z libère son probable plus grand classique, The Blueprint, produit en partie par le monstre en devenir Kanye West. Puis six ans plus tard, ce dernier et 50 Cent s’affrontent dans les charts en sortant respectivement leurs albums Graduation et Curtis. Ce duel, au-delà d’opposer deux stars au sommet de leur art, oppose deux écoles radicalement divergentes. L’issue de cet affrontement esquissera l’avenir du rap d’abord aux Etats-Unis puis dans le monde.

Aspirant à se placer au sein de cette lignée de légende, il se sert de cette fenêtre de tir pour imprimer sa légende. Alors, depuis trois ans maintenant, il pilonne SoundCloud de son napalm artisanal. Cette saga dorée débute deux ans plus tôt : épaulé de Norsacce Berlusconi et Osirus Jack, deux de ses compères du 667, il libère F.F.O., une mixtape sombre dans laquelle ils aiguisent leurs flows et leurs plumes, probablement élaborée à Gentilly, ville du Val-de-Marne dans laquelle le 667 s’est réuni quelques années. Puis, rompu à l’exercice rap, il lâche sur le monde l’année dernière son projet le plus abouti, F.D.T. D’une redoutable efficacité, comme en témoignent des morceaux tels que Madara, F.D.T a su se révéler être la véritable colonne vertébrale de tout le travail de Freeze. Enfin, ce 11 septembre dernier, Freeze Corleone, encore une fois sans prévenir, a frappé une nouvelle fois ce funeste jour de son sceau toxique avec THC.

THC, une traversée empoisonnée

Sur THC, Freeze fait du Rhône une rivière de lean sur laquelle il vogue, les yeux rouges, révulsés, le sang violet. Impassible jusque dans l’horreur, il harangue sans vergogne les corps sans vie des rappeurs flottant dans l’eau nocive. De sa pagaie faite d’ossements, il s’amuse à les couler et, lorsqu’ils émergent à nouveau, il esquisse un rictus sur son joint. Alors que la scène de Houston rassemblée autour de DJ Screw rappait et chantait avec humour et bonhomie leur culte de la lean, cette drogue réveille en Freeze Corleone un monstre froid, avide de terrasser cette concurrence afin de rassasier un ego insatiable. Les vapeurs du fleuve nous parviennent et soudainement, nous voilà épris d’un projet pourtant putride et malsain. Freeze Corleone, en plus d’incarner et de semer l’horreur, nous la rend indispensable. Insidieusement, des morceaux tels que Karin ou Hassan II pénètrent nos pores et rendent le processus irréversible. Gorgé de cette essence délétère, nous voilà possédés à jamais, manipulés par les flows multiples de Freeze.

À peine après avoir surgi, Freeze Corleone s’est aussitôt évanoui, sans demander son reste, sa mission accomplie. Tapi dans l’ombre, il contemple le spectacle de l’impact de son nouveau projet avec délectation. Néanmoins, réglé comme du papier à musique, il en devient prévisible, chose qu’il ne doit guère apprécier : pas sûr, donc, qu’on le revoie le 11 septembre 2018. D’ici là, surveillez les marécages et protégez vos nuques.