La première fois que je suis tombé sur la musique de Vannye, j’ai immédiatement été conquis par son savoureux mélange d’influences, son écriture intéressante et spontanée ainsi que sa voix suave. Afin de mieux cerner son parcours artistique, et sa manière de travailler son art, cette pépite lyonnaise a accepté qu’on se rencontre sur la terrasse du Perko Café à Lyon, quelques mois avant qu’elle passe son BAC. Entretien avec une artiste qui parvient à transmettre des émotions simplement munies d’un smartphone et d’écouteurs.

La musique de Vannye est rafraichissante ; à seulement dix-sept ans, la lycéenne fait preuve de spontanéité et n’a pas de frontière artistique : “j’écoute principalement des playlists de Lo-fi, mais j’aime bien écouter de la bossa nova ou de la chanson française genre France Gall. Des fois j’écoute du métal aussi, ou bien de la techno, en fait ça dépend vraiment de ce que je fais, du lieu où je me trouve etc. Et sinon le jazz, j’en écoute tout le temps.” Si ses influences musicales sont extrêmement large, allant d’Amy Whinehouse et Erykah Badu, à l’album de rock psychédélique Gandalf et la pop de The Kooks, en passant par le second EP d’1995, le jazz constitue les premiers souvenirs musicaux de la jeune lyonnaise, quand elle partait à l’école avec sa mère en écoutant Jazz Radio.

Issue d’une famille qui n’a pas d’appétence particulière pour la musique, c’est pourtant bien grâce à sa mère que la chanteuse est autant passionnée aujourd’hui : “quand j’avais quatre ans, ma mère m’a forcé à faire du violon au conservatoire jusqu’à mes quatorze/quinze ans. Ensuite j’ai arrêté mais j’ai continué à en jouer seule. Ça m’a clairement mis dans le bain et donné l’envie de faire du son. Maintenant c’est tout ce qui compte pour moi”.

Peu de temps avant la fin du conservatoire, Vannye s’est mise à créer ses propres partitions en utilisant un instrument qu’elle seule possède, sa voix. Et pour cela, elle a transposé ses poèmes en chansons : “J’ai d’abord écrit des histoires quand j’avais dix/onze ans, puis des poèmes et enfin des histoires/poèmes. Et petit à petit, je les ai mis en musique”.

” Mon tout premier son, j’avais fait guitare/voix vers mes treize ans. J’écrivais en anglais parce que je n’y arrivais pas en français ”

Ayant eu la moitié des cours en anglais de la primaire au collège, Vannye s’est d’abord sentie plus à l’aise dans la langue de Shakespeare, surtout pour chanter : “En vrai l’anglais c’est une langue plus facile pour s’exprimer en musique. Mes poèmes je les écrivais en français, mais je n’arrivais pas à les mettre en musique. Mon premier EP je l’avais entièrement fait en anglais, en dehors d’un son en français, Truc Triste, que je ne voulais pas mettre au départ. Je l’ai écrit vraiment vite fait, ça a été grave facile. Mais il ne me plaisait pas… Je l’ai fait écouter à un pote qui m’a dit “mets-le direct.”. Et au final, c’est le son le plus écouté du projet. En ayant vu que ça plaisait, je me suis dit que je suis capable d’écrire en français”

” Boris Vian m’inspire à fond avec son style d’écriture assez simple “

Sans barrière de la langue et grâce à ses phrases à la fois claires et simples, sans être banales, la jeune gone a pu atteindre davantage de monde. A travers son écriture, elle fait à la fois preuve de légèreté et de clairvoyance, de sincérité, de recul et même d’autodérision. Son univers est touchant et spontané jusque dans sa manière de composer : “Quand je fais un son sur mon téléphone, je fais l’instru en premier et après je pose, phrase par phrase de manière spontanée. Je fais ça depuis mon premier son en français, Truc Triste. Vu que je n’arrivais pas à poser mes textes, en français, correctement sur une instru, j’ai tenté de poser phrase par phrase et j’ai continué comme ça. Je le fais spontanément, des fois j’oublie les rimes”. Même si la rime n’est pas textuellement présente, sa manière de chanter nous ferait presque croire qu’il y en a une. La musicalité et le sens priment sur la rime, pour un résultat qui sonne aussi naturel que le processus de création.

Munie seulement d’un téléphone et d’écouteurs, elle auto-produit sa musique : “Je fais mes instrus sur Garage Band puis j’enregistre avec le micro de mes écouteurs. J’ai commencé à composer à la fin de mon premier EP, LOV. Dessus c’était principalement des instrus trouvées sur Youtube, en dehors de LOV Song et Truc Triste que j’ai produites.”

Et pour exprimer son inspiration, l’artiste a besoin de deux choses essentielles : être dans sa chambre et ressentir une certaine émotion, peu importe laquelle : “j’ai fait des sons en studio pour des featurings ou autres, mais franchement je n’ai pas aimé. Il y a quelque chose de différent, même dans ma voix… Ce n’est pas spontané…”. Pour composer “il faut que je sois triste ou heureuse, mais je ne peux pas être passive. Il faut que je pense à quelque chose et que je bade dessus pour pouvoir écrire. Si je fais une instru c’est que j’ai déjà un délire en tête. J’écris souvent ce que je pense sur le moment tout en faisant l’instru au fur et à mesure que je chante. Et je chante au fur et à mesure que je fais l’instru et ça donne un son. Des fois je commence un morceau, mais je ne le finis pas et ça reste un titre de 8 mesures.” Quand Vannye commence un morceau, soit elle le termine entièrement, soit elle passe à autre chose, mais elle ne revient pas dessus.

Cette façon de travailler participe à élargir le spectre musical de Vannye qui ne veut pas se limiter à un genre : “Si demain j’ai envie de faire un son rock, j’en fais un. Je n’ai pas envie de me mettre des barrière en me disant “j’fais de la pop, donc je dois en faire toute ma vie”. J’ai pas envie de me limiter à un truc en mode “si j’fais un son techno personne va écouter…” tant que j’ai envie de faire un truc, je le fais.

Sa musique est si communicative qu’il lui a suffi d’un EP pour susciter l’intérêt autour de son univers : “en un temps très court, Il y a eu plein de gens qui sont venus à moi : Annaelle Lewis je la connaissais depuis longtemps, mais pas dans le son, en tant qu’amie. Et puis je suis entrée en contact avec Jäde. En plus de ces deux artistes talentueuses, un autre, beaucoup plus installé, a succombé à l’art de la jeune lyonnaise : “quand j’ai fait mon premier EP, j’ignore comment mais A2H l’a écouté… Il m’a envoyé un message sur Insta en me disant “c’est lourd ce que tu fais, continue ! J’te donne de la force”. Ensuite j’ai sorti “tête remplie”, et il a badé sur ce son. Il m’a dit “viens à Paris, on l’enregistre au studio et j’fais ma partie dessus”. Le son sera dans la réédition de son album.”Plus tard, quand A2H est passé en concert au Ninkasi Kafé à Lyon, il a carrément invité Vannye sur scène et elle a accepté bien qu’elle craigne encore l’exercice : “J’aimerais bien me produire sur scène mais, comme au studio, j’ai peur des gens et de leur regard.”

Pour l’instant, elle fait de la musique dans son cocon et ne veut pas formaliser une passion dans laquelle elle se sent totalement libre : “j’ai pas envie me prendre la tête en me disant que c’est concret. J’ai refusé des labels car je n’ai pas envie d’avoir cette pression à me dire que la musique c’est sérieux et que je suis obligée. Je sais que je vais en faire toute ma vie mais j’veux que ça reste un truc à moi, que j’ai le choix de faire ce que je veux”.