Le 3 janvier 2018, alors que la France (ou plus exactement, une infime portion de celle-ci) pleurait encore à chaudes larmes le décès de Johnny Hallyday, les Inrockuptibles décident de réunir des artistes musicaux, aux sonorités diverses, pour reprendre les standards de l’ex-Idole des jeunes. Le résultat sera, dans sa globalité, indigent, incolore et trop imbibé du poison opportuniste pour convaincre. Pourtant, une voix retenait l’attention. Plaintive, glutineuse, lancinante mais ardente et habitée, Zed Yun Pavarotti reprenait Le Pénitencier, et rendait un vibrant hommage, mélancolique et langoureux à la fois, au matériau originel. Mais qui est ce Zed, au patronyme étrange, composite, entre le chanteur d’opéra et l’émo-rappeur ? Passé – comme beaucoup trop d’artistes dans ce milieu touffu et étouffant qu’est le rap français – sous le radar critique, ce rappeur stéphanois avait déjà sorti, presque un an auparavant, Grand Zéro, une mixtape dense, aux allures de carte de visite. Focus sur un artiste, qui, à n’en pas douter, risque de traîner ses ambiances spleenétiques dans des plus hautes sphères d’ici assez peu de temps.

Il y a du bon à reconstruire à partir du rien. Zed Yun Pavarotti s’appelait auparavant Zed, et avait déjà sorti quelques mixtapes, passées inaperçues. En se renommant, ou plutôt en étoffant son identité, le nouveau Zed montre que l’on peut être la dernière lettre de l’alphabet et se renouveler, que l’on peut renaître aisément de ses cendres. Grand Zéro (qui est d’ailleurs le nom de la mixtape, mais aussi du collectif qui l’entoure) désigne aussi bien ce sentiment de reconstruction (on peut penser à Ground Zero, là où les tours jumelles se sont effondrées) qu’une façon goguenarde de prouver que l’on peut être au bord de la finitude (être au fin fond de l’alphabet ou désigner, numériquement, le rien) et s’en sortir malgré tout. De ce concept, Zed en fait un mantra, un leitmotiv, jusque dans sa peau, tatoué d’un grand zéro, comme marqué au fer rouge par le besoin impérieux d’être le plus grand des rien. Zed rappe sur la corde raide, toujours tendu entre l’égotriste le plus symptomatique d’une époque d’ultra-moderne solitude et la mélancolie teintée de pulsions d’émancipation. Dans Le Goût, lorsqu’il nous dit «Je reste un mec simple, je jure qu’la Fefe sera discrète», la joie enfantine de possession se mêle habilement à la peur adulte de se perdre dans les objets. Ni capitaliste ni moraliste, mais happé par le monde, par un imaginaire rap qu’il essaye pourtant de bouleverser, quitte à se grimer comme dans le clip de Le Matin, ou ses névroses se manifestent là aussi par le recours à l’imagerie mécanique («J’veux une maxi-voiture, très grande pour mettre plein de monde « ). Yun Pavarotti rappe l’avancée des machines sur le coeur, et comment l’on peut, même par brides, en réchapper, et rallumer le soleil sur le monde.

Car Grand Zéro n’est ni glauque, ni roide, ni froid. Au contraire, il se déploie en corolles tour à tour sautillantes et organiques (la ballade aux allants de variétés Le Paon, et son refrain chantonné malhabile et superbe), arrogantes et marmonnées (Le Yun, présentation amusée et désabusée d’un jeune futur ex-loser) ou encore élégiaques et fuyantes (le magnifique morceau Ulysse et sa cadence monotone jusqu’à l’abstraction). La figure ulysséenne n’est d’ailleurs pas fortuite, et infuse l’art du jeune Stéphanois. Roi de la débrouille plus que bête de muscles, Ulysse brave les éléments une seule idée en tête : retrouver son foyer, par tous les moyens revenir sur les lieux du grand départ, le Grand Zéro originel. Zed cherche «chaussure à son pied », sa Pénélope éternelle, et reste, en attendant le succès, porté par les vents de son inadéquation, les «fesses sur le Bateau Ivre », engoncé dans la petite cabine d’où «depuis la petite fenêtre », il observe, comme un eldorado «les billets verts » ainsi que la femme de sa vie – comme dans tous les rêves, il est parfois difficile de distinguer un concept d’un autre. Et c’est là que réside toute la fragile beauté de Grand Zéro : incroyablement immature et pourtant très réfléchi, la mixtape se pare des attributs d’un néo-romantisme ardent, sans pour autant relever du gothique de Columbine ou du spleen infernal d’un Hyacinthe. Zed Yun Pavarotti se concentre sur des sentiments essentiels, et les isole pour les exacerber, et ainsi les célébrer dans un grand maelström d’idées, ou plutôt, pour paraphraser le titre de la chanson finale de Grand Zéro, un «milkshake » de mots et de pensées, simples comme l’amour, clinquantes comme une belle montre, noires comme les Enfers – tout cela fusionnant dans cette chambre volcanique qu’est cette mixtape immensément prometteuse, signe qu’il faudra suivre à coup sûr ce jeune rappeur sur la route d’Ithaque.