Lorsque le regard de la postérité se posera (ou non) sur Rentre dans le cercle, que pourra-t-il retenir ? Qui aura marqué les esprits, su se faire une place, le temps de quelques mesures, dans ce grand cypher en centrifugeuse qu’est l’émission de Sofiane ? Qui se sera servi, même ponctuellement, de cette expérience comme catalyseur, et qui s’est enlisé ? A ce petit jeu prospectif, nul doute que ZeGuerre pourrait s’en sortir avec les honneurs, tant sa prestation habitée, dans l’émission du 20 octobre 2017, a marqué les esprits et permis de pérenniser, au moins pour un temps, son entrée dans l’espace impitoyable du rap français.

Le jeune rappeur lyonnais, 25 ans au compteur (presque déjà un vétéran dans un rap qui n’a jamais vu autant de têtes prépubères émerger d’un seul coup), habillé de noir, certainement pour apparaître comme le croque-mort d’un épisode plus festif que d’habitude (avec d’ailleurs, entre autres, Naza, le 24ème homme de la conquête russe de 2018), débite un couplet hargneux, puissant, à la cadence infernale, les maxillaires serrés ; le freestyle devient alors une démonstration de puissance, un char d’assaut, qui se joue d’ailleurs plus dans l’attitude que dans le texte en lui-même, plutôt banal. ZeGuerre à Rentre dans le cercle, c’était la résurgence impitoyable du rap de rue, la tête et les pieds coulés dans les murs des bâtiments, le coeur séché et les mains ambitieuses. Loin, très loin des volutes enfumées du rap lyonnais habituel, ZeGuerre investit un terrain de jeu longtemps délaissé par la ville des Lumières : celui, authentique et raide, brûlant, du rap du gouffre, mais un gouffre d’où l’on sort motivé à changer sa vie, quelle que soit la conséquence.

La confirmation après un tel coup d’essai étant toujours plus dur, ZeGuerre n’a toujours pas sorti de projet, mais parsème Internet de petites capsules à l’efficacité imposante. Ainsi, sous l’égide de Daymolition, il a sorti son plus beau morceau jusqu’à aujourd’hui, «Bénéfice Max », ode à la débrouille au refrain scandé en forme de mantra «On se lève tôt, on se couche tard / Bénéfice large, bénéfice max ». Comme 13Block ou Ninho, ZeGuerre est aussi un rappeur laborieux au sens premier du terme, tendu vers un idéal d’émancipation médiatisé nécessairement par un acharnement au travail et un esprit de sérieux à toute épreuve.

Il y a deux mois, sortait, toujours sous la coupe de Daymolition, le clip de Cantona. Toujours plus énergique, nerveux comme un footballeur qui frappe un supporter, le lyonnais continue son fascinant travail de sape, qui semble consister à toujours plus raccourcir ses mots, ses gimmicks et ses instrus, pour ne garder que la substantifique moelle, tendue, rêche, entêtante, de celle qui te retourne la tête et érode ton cerveau. Toujours plus technique, toujours plus énervé, Zeguerre, en assouplissant peut-être un peu sa méthode, risque bien d’avoir la même trajectoire qu’un DA Uzi, parti de l’authenticité maladroite du rap de quartier pour atteindre les hautes sphères de la rotation médiatique. On attend avec impatience les prochains éclats d’obus du champ de bataille qu’est le rap sans artifices de Zeguerre.